Un hiver ressenti comme un printemps, par Karin Huet

De la chute de neige des 18 et 19 janvier, même les vieux disent qu’on n’a pas vu ça en 50 ans à Aasiaat. Depuis, retour à la normale : quelques flocons par ci par là, sans plus. Au sol, la poudreuse s’est tassée. Elle n’entrave plus la marche. Elle tapisse le pays, en adoucit les ressauts, nappe les rochers. Elle fleurit la banquise.

Pour cette glace de mer, où chacun va désormais se promener en famille le week-end, tout le monde rend grâce : elle n’était pas garantie. Pendant la dernière décade, on n’a pas vu souvent une banquise comme ça ! exulte une jeune femme, avec un sourire reconnaissant pour 2017-année chouette ! Qui plus est, la surface n’a plus rien de baveux, on sent la glace dure et probablement fiable sous le molleton neigeux.

Comble de joie, la voix publique affirme que, à partir du moment où la mer est gelée, les vents s’apaisent. De fait, seuls de fugaces zéphirs viennent nous caresser la joue.

Que l’aube se manifeste maintenant à 7h30, que le soleil brille plusieurs heures en milieu de journée et que les jours allongent à la vitesse de bananiers ivres n’étonne que nous mais en requinque sans doute plus d’un. Dix heures de lumière en ce moment ! À nouveau des balades insouciantes sont possibles !

L’île est métamorphosée. Presque tout devient facile. Les collines, où seuls renards et corbeaux imprimaient leurs marques, portent maintenant un filigrane de belles courbes amples, les larges pistes de skidoos et traîneaux en goguette par combes, cols et lacs. Ils dament la neige et indiquent les itinéraires les plus commodes. Les meilleurs passages entre banquise et terre ferme sont non seulement mis en évidence par ces pratiques locales mais comme qui dirait aplanis ; les cassures bleutées provoquées par les marées y ressemblent à des joints de dilatation sur des ponts conçus par quelque ingénieur de Travaux Publics ; dans les traces des patins et des chenilles, le piéton mangonaute enjambe ces fissures sans appréhension (et s’estompe le souvenir du temps honteux où je me mettais à quatre pattes pour négocier ce type d’endroit).

Grimper à pied sur l’un des points culminants (de modestes croupes, entre 65 et 90 m d’altitude) est un jeu, même par les voies un brin plus pentues que la normale. L’épais velcro de la neige vierge se mue en échelle de meunier au fur et à mesure qu’on y plante la pointe des bottes. Parvenu au sommet, on ne voit que blancheurs à perte de vue et tous azimuts. À travers l’air limpide, les falaises et glaciers de l’île Disko, à 80 km, semblent aussi proches que la première ligne d’îlots qui abrite Aasiaat au nord-ouest ; à travers les oculaires des jumelles, loin au-delà des archipels en myriade, on reconnaît la côte est de la grande Baie, et on distingue les icebergs enchâssés dans sa banquise. Sur le chenal gelé du sud, où s’ouvre la baie de Kassarfik, un homme immobile, minuscule. Un pêcheur ? Un traîneau passe près de lui…

L’île d’Aasiaat s’est expansée, tel un bourgeon épanoui en une fleur infinie! Il ne faut pas s’aventurer dans certaines zones du chenal, fragilisées par les courants de marée. Mais une piste de traîneaux le traverse sur 2 km dans sa plus grande largeur, quotidiennement et abondamment fréquentée, voie royale vers l’arrière-pays. L’un des buts de randonnée est, derrière un promontoire arrondi, un étang qui ne gèle jamais, une résurgence, de l’eau vive !

agathe
La fille et …
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… le père !

 


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