On n’est pas rendus ! par Karin

Qu'est-ce que j'aperçois du monde au petit lever, en me brossant les dents face au hublot bâbord ? Le treillis et la casquette verts du garde-côte et ange gardien du moment. Il a l'air de s'être confectionné un siège commode, il est assis sur une planche entre deux bittes. Une jeune recrue. Il se tient à carreau. Quand même, de temps à autre, il s'enlève une moufle. Derrière lui, s'étagent une rangée de containeurs pas trop rouillés (il reste des couleurs) et des immeubles peints façon confiserie, pour certains.

Je range la brosse dans le verre à dents, à côté de mon fanon de baleine grise (découpé à même une carcasse à Lorino, c'est MON souvenir de Lorino). Ouvre la porte. Une belle journée lumineuse, il neigeotte. Montagnes altières, couleur terrils. Me dépêche dans la coursive, vers les joies du carré le matin, boisson chaude et tartines de pain maison.

Oui, notre Phil nous a été rendu, l'autre jour, lui et son porte-monnaie intacts. Oui, nous sommes amarrés depuis avant-hier soir à Port-Providence, alias Providenya, le port de sortie officielle de la Route Maritime du Nord. Et, non, nous n'avons pas le droit de mettre pied à quai.

En principe. Le chef des garde-côtes s'est montré sympa, il nous a finalement autorisés à marcher dans la ville. Trois pas. Petite zone portuaire à l'abandon, sept grues, deux rues de béton défoncé, immeubles en service et immeubles aux fenêtres obturées de feuilles d'alu, magasins à la porte blindée (contre le froid), bien fournis en toutes nourritures et en bottes de femme vernies, des cabanes de chantier dans les interstices, du gravier, des hangars et des épaves rouillées aux deux bouts. Le bagna ne fonctionne plus. Dans une isba de bois, le musée abrite des objets yupik et tchouktches, en estomac de morse, en fanon de baleine, en peau de renne. Igor, son directeur, nous fait bon accueil. Révélations. Le buisson de bois de rennes enchevêtrés que nous avons vu près de la plage en baie Koliouchine était l'équivalent tchouktche d'une pierre tombale. L'objet mystérieux en os et plastique, une pièce de harnais.

Le fait est là : nous n'avons pas les papiers nécessaires pour circuler librement en Tchoukotka, "restricted area". Ni pour y rester. Il faut gicler demain.

La mauvaise saison arrive.

La route est trop longue jusqu'au Japon.

Le port Providence est bon mais il sera gelé jusqu'à fin juin et mettre la paperasse en règle pour que le Manguier hiverne ici, avec Agathe, Cécile et Phil, paraît surhumain. Passer un coup de téléphone, obtenir une connexion internet, c'est problématique, pour nous, ici. Entre les grues du port, l'Iridium du bord ne fonctionne pas.

La solution semble être de rallier Dutch Harbour, aux îles Aléoutiennes, Alaska. Malgré l'évocation peu affriolante qu'en a fait Ian Levison dans "Tribulations d'un précaire". À Dutch Harbour, le port ne gèle pas.

Demain, donc, route ! Fenêtre météo propice.


2 réflexions sur “On n’est pas rendus ! par Karin

  1. Après avoir vaillamment franchi les « infranchissables » glaces du pôle, voila qu’elles vous courent après pour vos rattraper…
    Haut les cœurs, les mangonautes, hardi soyez pour la route encore à venir.
    Bien avec vous, en chaque instant qui se vit.
    Laurent

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