La douzième mer du Manguier, par Karin

Mer de Béring ! Par petit temps de nord-ouest, et houle bien dessinée, grand voile haute pour appuyer, nous faisons route vers la grande île de Nunivak. Celle de Saint Laurent, doublée à l'aube, s'efface par notre bâbord arrière. Pentes raides, enneigées dans leur partie supérieure, soutachées de névés à la base. Devant nous, la lumière jaune citron du soleil entame sa promenade au dessus de l'horizon sud, elle nous passe lentement sur tribord. Des mergules nains s'envolent en catastrophe, petits trapus noir et blanc papillotant frénétiquement de l'aile.

Que de changements à bord !

La famille Vagabond ainsi que Tristan, notre tenace et intrépide cinéaste, accompagné d'Iseut (sa caméra), ont été autorisés par les garde-côtes à mettre sacs à terre pour transiter. Ils espèrent prendre l'avion pour Anadyr, capitale de la Tchoukotka, puis Moscou et Paris. Boulots ou parturition les appellent au pays.

Agathe et Léonie ont ressenti violemment cette séparation des Mangonautes : petits visages chiffonnés de pleurs.

Restent six Mangonautes, dont cinq naviguent sans interruption depuis cinq mois, dans des parages maritimes stressants. Et, depuis le début du Passage du Nord-Est, sans pouvoir se détendre réellement aux escales. Escales problématiques, expédiées à la hâte à cause de cette fichue paperasserie et garde-côterie. Continuer vers le Japon de cette façon, dans les eaux russes, le long du Kamtchatka et des Kouriles, à la va-vite, sans pouvoir faire de véritables rencontres, est décourageant. Besoin d'une pause.

Nous avons appareillé à 22h hier soir, Éric nous larguait les amarres, Tristan filmait, encore et encore. Bien vite les lumignons des étoiles ont remplacé les lumières de la ville. Finis les quarts en timonerie à deux. Nous sommes maintenant cinq adultes. Phil est enfin hors quart ; à portée de voix ou présent. Les quatre autres se relayent à la barre, deux heures chacun. Heures de presque solitude, propices -par le temps qu'il fait- à la méditation ou à la remémoration.

Même brève, même hors-la-loi, l'escale à Provideniya eut quelque chose de convivial !

Aucun Russe n'avait le droit de mettre le pied à bord, hélas. Les garde-côtes ont demandé à Phil de rédiger et tamponner une paperasse pour que le maire puisse pénétrer dans le carré et vider cul sec un verre d'eau de vie de châtaigne Domaine de Mavella. "Hum hum" a fait le notable, le gosier peut-être un peu surpris par notre eau de feu.

Le marin du remorqueur voisin n'a pas eu cette chance. Malgré ça, il nous a offert sa pêche de crevettes (des mastodontes courtaudes et hyper épineuses).

Les Mangonautes sont retournés au musée, équipés d'un panier de produits corses. Quel inoubliable pique-nique, à proximité d'une véritable yaranga en peau de renne avec son chaudron et son fétiche-tablette-allume-feu ! Partagé avec un connaisseur de la viande de morse faisandée et du gras de baleine. "Je suis un véritable Russe d'Union Soviétique, je suis né en Lituanie, j'ai grandi en Ukraine, étudié à Moscou et enseigné dans les villages de la Péninsule Tchouktche", explique Igor, le directeur du musée. Son enfance en Ukraine, où la cuisine méditerranéenne est familière grâce à la présence grecque, lui a permis d'apprécier à leur juste valeur l'émincé d'échalotes, la tapenade, le concassé de poivrons, tout notre assortiment de sauces A Paesana, tartinées sur l'inimitable pain au levain du bord, élaboré à partir de farine de blé corse Alalia et de farine d'épeautre alsacienne de la Ferme Bingert. Il n'a pas rechigné non plus, Igor, à ingurgiter le fromage de brebis affiné (ou, plutôt, renforcé) dans les caves du Manguier. Après quelque hésitation, a accepté de le goûter accompagné de confiture de figues Vincensini. A préféré la bière Pietra à l'eau de Zilia et d'Orezza. Sa femme Tania, elle, a été supérieurement séduite par les canistrelli aux amandes Restonica.

Sauces, farines, confitures, biscuits, boissons, ont été, chers partenaires du Manguier, des éléments de diplomatie ! Vous avez un peu contribué, j'en suis sûre, à l'ouverture politique de la Russie et de cette Route Maritime du Nord encore bien peu courue.

27 septembre (pour la Russie)/ 26 septembre (nous sommes dans les eaux américaines)


2 réflexions sur “La douzième mer du Manguier, par Karin

  1. Pensons bien à vous, les 5 adultes du Manguier, plus la petite puce: la séparation d’avec les Vagabonds et l' »intrépide » cinéaste, après une telle aventure humaine, pas facile! Espérons que les procédures administratives américaines seront compréhensives! Bisous à tous Catherine et Claude

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  2. Vous y êtes arrivés!!!! Que dire sinon bravo à toute l’équipe pour le passage du détroit de Béring et les miles parcourus depuis! J’imagine combien l’émotion a dû être grande après toutes ces années passées à monter ce projet. Merci pour les beaux textes. Je suis avec vous en pensées. Continuez bien. Ici les feuillus commencent à prendre les couleurs d’automne. Bises.

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