Lettre de Mourmansk adressée à un ami, correspondance anonyme

En ce port et havre de Mourmanski, ce 15 d’aoust*

Mon cher ami,

Comme vous n’estes pas sans l’ignorer depuis plusieurs mois déjà nous sommes en route vers les régions orientales du globe et ce par les parties les plus septentrionales, les plus proches du pôle arctique de ce monde.

Ceci, pour vous dire combien il m’a semblé utile, bel et bon de vous conter par ce tillet combien je fus étonné par quelque curiosité que je vais vous relater incontinent.

Voici peu de jours nous nous trouvasmes par la disgrâce de quelque retard dans la réception de nos passe ports et lettres d’accréditations indispensables en ces contrées lointaines- en un abri naturel qui ma foi avoit suffisamment de bonté pour nous autoriser à descendre en terre afin dégourdir nos membres et vous en conviendrez aisément explorer la campagne avoisinante.

Ainsi donc nous fismes jeter l’ancre de notre vaisseau en une baye de ce lieu dit de Skagerøya, en fait une isle sise et située proche de la cité  de Kirkenes  (ville peu considérable mais cependant placée dans une position favorable au fond d’un gouffre que les naturels du pays nomment fjord).

Aussitost avoir pris terre au moyen de la chaloupe de service je constatai animé par la curiosité que vous scavez combien la contrée estoit – non pas animée par les indigènes fort peu nombreux et qui ne hantent point ces lieux retirés mais seulement par quelques chevreuils dits rennes que l’on dénomme rein dans l’idiome du pays – mais estoit en apparence et en quelque sorte semée d’un nombre considérable de roches assises de ci et de la par les monts et les collines qui nous environnoient et lesdites pierres se dévoiloient à nos yeux ébahis au fur et à la mesure de notre progression et avance dans les herbages, fondrières et roches.

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Je me livrerai ici a quelques considérations qui m’ont parues estre utiles à l’avancement de la science, à l’utilité et à la connaissance que pourrons en avoir d’autres hardis voyageurs s’aventurant en ces lieux encore mal connus.

D’après les constatations faites in situ je proclamerai sans crainte de trop hésiter dans mon raisonnement que ces pierres se trouvent là de toute éternité, passée, présente et à venir, sans
doutes.

Elles ont là dolentes, posées sur leur socle de roches plutoniennes qui furent comme lissées par quelque rabot titanesque et qui ont accueillies avec fatalisme et abnégation ces déposts venu d’un autre asge que j’estime volontiers antédiluvien. De fait, cher ami, on ne trouve pas dans ces régions boréales que nous compassons avec constance traces de ces pétrifications et autres congélations de roches survenues en maints endroits du globe, sans doute aucun à la suite du diluvium né de l’ire divine punissant le monde terrestre de ses péchés.

Cependant la vue de ces pierres pesantes et lourdes me laissa le loisir de quelque réflexion qui, cher ami, vous paraitra oisive et peut estre démunie d’esprit mais j’ose espérer que vous me pardonnerez la hardiesse et la témérité de ce propos.

Il me paroit que ces oubliées de l’histoire s’inscrivent bien dans une esthétique du hasard voire de la nécessité et par quelque erreur de la Nature ont accomplies leurs oeuvres  et achevé leurs destinées ici en ces lieux.

Après qu’elles eurent menées une existence gyrovague, transportées par un puissant flux, bien que lent, les glaces à ce qui me paroit ont décidé de les abandonner là, sur place à leur sort peu enviable, les plongeant alors dans le délaissement, l’ennui et l’oisiveté (qui comme on le sait est la mère de tous les vices).

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De toute évidence ces roches qui furent errantes, transportées puis déposées ont écarté toute idée de voyage.

Elles mènent depuis lors, dans une solitude partagée (il y en a de nombreuses et de toutes tailles) une existence morne, dolente, sans véritable perspective d’avenir si ce n’est pour servir de piédestal à quelques oiseaux funestes qui n’hésitent pas devant leur immobilité à souiller de le leurs déjections la roche qui les accueillent.

Voici, cher ami, les quelques réflexions qui naquirent dans mon esprit qui, il faut le dire fut fort enfiévré par cette découverte qui me laissa le loisir d’apprécier le grand œuvre de la Nature.

Vous me pardonnerez sans doute d’avoir abusé de votre précieux temps en vous abimant dans la lecture de ces modestes pensées issues d’un esprit qui fut ému par le sort de ces minéralités figées pour les siècles des siècles.

Je suis et reste vostre très humble et très obéissant serviteur.

Fait audit havre et port de Murmanski ledit jour et mois.

P.S. Vous trouverez joint à ce pensum une image montrant au naturel l’entière et véritable vision desdites roches.

Note de l’éditeur : L’année est effacée, on ne distingue rien. Cette lettre quelque peu fumeuse, adressée par un auteur anonyme à un correspondant tout aussi peu identifié -sans doute resté en Europe occidentale – a été retrouvée par hasard. Nous la livrons telle quelle, prout jacet.

Ph. Rigaud


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