Glaciochoc et autres considérations, par Karin Huet.

Karin au Groenland

Après un bref trop bref épisode sur le traîneau du jovial colosse qui chouchoute ses chiens en la bourgade d’Aasiaat (Peter, allez, je cafte), mon corps est de retour dans la grande ville de Marseille, où je crèche. Mon âme (comment appeler autrement ce machin ?) ne se décide pas à quitter complètement le Groenland et le Bateau-Givre.

À partir du moment où le Manguier s’est pelotonné sur son tapis blanc de Kaasarfik, à l’écart de la ville, dans un paysage métamorphosé et lumineux, j’ai vécu dans un conte de fées. Marcher sur l’eau sans me mouiller pour rejoindre à travers un vaste silence ma cabane de trappeurs de rêves, malgré le réchauffement climatique, quel inouï privilège en ce monde globalisé où les Groenlandais eux-mêmes sont incités à quitter les hameaux et à vivre en citadins.

Même si j’ai eu la chance, en tant que co-gardienne du Manguier depuis octobre, d’observer progressivement la banquise tarder à se former puis se concrétiser puis s’épaissir, même si je ne suis pas comme les autres artistes bateaugivrés passée en moins d’une heure d’un aéroport moderne à une banquise sauvage, j’ai tout de même vécu un glaciochoc atténué. Le choc de la nouveauté et de la beauté.

Alors j’ai écrit au sujet de la glace, comme j’avais écrit au sujet de la nuit polaire, des textulets, transpositions poétiques et laconiques d’une émotion ou d’un étonnement.

Que je polis, que je peaufine, encore maintenant, comme des éclats de stalactites sculptés qui tiennent chacun dans le creux de la main, qui tiennent dans un souffle.

Certes, à l’air libre, les basses températures me sonnaient. Et il fut rare que je profite du calepin et du crayon (l’encre d’un stylo aurait gelé) que j’avais toujours dans la poche pour noter voire composer. Ma technique de terrain habituelle était déboutée. Bien des émotions se sont éteintes le temps que je fasse décongeler mon cerveau dans le chaleureux carré du Manguier, et ne seront jamais ressuscitées.

Mais trouver, dans ce carré, des artistes à l’œuvre, tout enthousiastes et féconds, me redonnait du cœur à l’ouvrage, suscitait une profitable émulation, leur pétillement fougueux finissait par m’inspirer. Constater que cette synergie fonctionnait aussi dans l’autre sens ne manquait pas d’alimenter ma flamme. Contentement que Cécile et Agathe développent dessins, sculpture, musique et vidéo autour du Cornard et du Rebeau, plaisir que Phil adopte la métaphore du Grand Graffeur et que Claire la réalise en se transformant en Petite Graveuse d’Aurores Boréales.

Sans oublier les discussions effervescentes, tous ensemble autour de Phil, dans l’excitation de participer à quelque chose en train de s’inventer : le n°0 d’une expérience collective, arctistique, maritime et hivernale, dans l’Ouest du Groenland. Questionnements, nouvelles, doutes, propositions de solutions, avancées, reculs… tout cela avec la conscience aigüe, toujours, de vivre un moment passionnant et enrichissant.

Je sais vraiment gré au cadre de type « résidence » donné par le Bateau-Givre à notre séjour, c’est à dire à l’obligation d’interagir avec les habitants d’Aasiaat. Car, envoûtés par la glace, la neige, les arabesques des renards évanescents et les glouglous des corbeaux omniprésents, nous aurions pu nous complaire à Kassarfik. Souvent nous pestions de devoir nous rendre trop souvent dans les rues d’Aasiaat, croiser des voitures, pousser la porte d’un supermarché, et forcer l’attention de citadins qui ne nous attendent pas pour s’organiser une vie culturelle avec concerts de rock, échanges scolaires, représentations théâtrales de grande qualité, tout ce qu’il faut… Il a fallu que je me secoue pour satisfaire à cette obligation. Mais MERCI ! Merci pour toutes les rencontres avec les Aasiaatais, les échanges entamés, les amitiés amorcées, les mots groenlandais quasi-assimilés, tout ce qui donne envie de continuer à découvrir la réalité contemporaine de ce pays. Et envie de créer une circulation entre les univers si différents d’une langue inuit et de ma langue française. Merci pour ces instants d’humanité ; certaines de ces émotions sont venues rejoindre mes éclats de glaces gravés.

Table de travail de l’écrivain

 

 

 


3 réflexions sur “Glaciochoc et autres considérations, par Karin Huet.

  1. J’attends la lecture du livre de Karin pour partager encore plus l’aventure Un vrai régal déjà cette lettre Merci

    Envoyé de mon iPhone

    >

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s