Arriver et retrouver ses marques en deux étapes, par Cécile Zawieja

Arriver

30 décembre : Décollés depuis 9:00 ce matin de Copenhague, nous remontons le temps vers le Groenland. Ça fait 5 heures que le jour se lève, nous prenons le soleil à rebrousse poil. Un premier atterrissage à Kangerlussuaq nous plonge dans un bain de teintes en bleu, rose, blanc. Les couleurs du grand froid : -36°C. Quelques pas sur le tarmac et ça colle les poils du nez, ça fait tousser quand on inspire.

A peine le temps de réaliser que nous sommes enfin de retour, la tête dans un demi-vertige, les yeux fixés sur la neige du fjord et notre correspondance s’annonce. 45 minutes de vol pour gagner Aasiaat, notre terminus.

Terminus, façon de parler. Pour nous c’est plutôt là que tout commence. A savoir : regagner le Manguier ancré dans une petite baie sauvage fraichement prise dans la glace à quelques kilomètres de la ville. Nulle route tracée. La glace encore trop fragile n’a pas permis le débarquement de la motoneige. Quand nous descendons de l’avion, le suspense est entier.

Dans l’aéroport, il y a Keven, venu nous accueillir. Nous nous embrassons chaleureusement sans trop prendre de temps tout de même. C’est qu’il ne faut pas perdre une miette de clarté pour rentrer. Il est 13:00 et la nuit sera de nouveau opaque dans 2 heures. Entre temps… Keven nous dévoile le plan d’acheminement en nous présentant un magnifique traineau tout juste acquis. « C’est notre cadeau de Noël de Karin et moi pour le Manguier » Ni une ni deux, nous chargeons les 60 kilos de bagages et c’est parti. Keven s’attelle à l’avant en guise de chien de meute, Agathe, Philippe et moi, poussons à tour de rôle l’embarcation. Pas le temps de s’appesantir sur notre sort : décalage horaire, thermique, essoufflement, état grippal… c’est pas le temps de chialer, faut juste avancer avant la nuit. Keven avec son sourire ravissant tire la charge et donne le rythme. A l’arrière chacun s’applique sans moufter et puis les conditions sont optimales. Ici à peine -17°C, un magnifique ciel dégagé. Environ une heure de marche puis au détour d’une bute, la fameuse baie de Kaasarfik nous apparaît en contrebas. Le Manguier trône, posé sur son plateau de glace rose. Rien à dire, c’est grandiose. Une drôle de petite ombre chinoise s’agite à la poupe, à la fois gracieuse et maladroite. Le temps d’ajuster les focus et je reconnais Karin empesée de la combinaison intégrale de survie qui s’avance à notre rencontre.

Nous nous empressons de tout charger à bord, murer la porte. Dehors le vent se lève. Blottis au coin du poêle, nous faisons honneur au repas amoureusement concocté par Karin et Keven. Tandis que les rafales forcissent, nous déballons nos valises et laissons crépiter la chaleur des retrouvailles.

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Retrouver ses marques

31 décembre : Le vent vrombit toute la nuit. Déphasés par le décalage horaire, Philippe et moi ouvrons l’œil de fort bonne heure. Il n’est pas encore 6 heures. Philippe se fait une joie de démarrer le feu dans le petit poêle à bois. Le vent n’a pas molli. La petite flambée pleine de vigueur qui s’élance gaillarde à l’assaut du conduit est aussitôt accueillie par une grosse claque venteuse et refoule, dépitée une épaisse fumée dans le carré. C’est irrespirable, il faut tout ouvrir, en grand. Ce matin, il fait -10°C. Bon, Philippe recommence, à nouveau la fumée envahit le carré. Une fois, deux fois, trois fois, rien à faire. L’orientation du vent ne convient pas, nous en déduisons qu’il faut aménager un autre chapeau à la cheminée. Soit, à chaque tempête la miss aura désormais sa coiffe personnalisée. En attendant, nous luttons à l’intérieur pour nous réchauffer. Groupe électrogène, chauffage électrique, ramonage des filtres de la cuisinière à fuel. La température remonte, remonte, remonte. En fin de soirée, c’est aussi celle de l’extérieur qui se prend au jeu. Il ne fait plus que -1°C. C’est déjà le dégel. Nous nous souhaitons la bonne année en posant des boîtes pour accueillir les eaux de ruissellement à la sortie des têtes de vis qui fixent le vaigrage au plafond du carré. Chacun se couche dans une douce harmonie de plic-ploc.

1er janvier : La température est bien douce, 2°C. Une neige fine gribouille la pâle lueur du jour. Il est environ 9 h. Tandis que l’arôme du café se répand, nous nous interrogeons sur une façon originale de démarrer l’année. C’est alors qu’apparaît Keven, les yeux un brin exorbités. Il demande à Philippe de venir voir la salle machine… Les minutes s’écoulent, des éclats de voix nous parviennent de la cale. Keven surgit, réclamant un couteau et une frontale puis disparaît aussi vite. Avec Karin, nous débattons sur l’opportunité d’assaisonner le porridge de cannelle quand c’est au tour de Philippe de demander de l’eau chaude. Un peu blême, il nous annonce que la situation est un poil critique. Aaaah ? De fait les planchers de la cale moteur sont à fleur d’eau…conséquence du dégel, une vanne mal fermée a fait des siennes…Le bateau s’emplit lentement mais sûrement. Les pompes engourdies rechignent. Heureusement après quelques tentatives, la pompe à haut débit finit par coopérer. Un jet puissant jaillit par le sabord de la coque, aspergeant la banquise. Deux heures plus tard, l’inondation est épongée. Le porridge est réchauffé, avec et sans cannelle. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Nous débattons à nouveau : comment allons-nous préparer le morceau de baleine qui décongèle depuis hier soir ?


3 réflexions sur “Arriver et retrouver ses marques en deux étapes, par Cécile Zawieja

  1. C’est pas du tout cuit
    Bref ! L’aventure !
    Régalez-en vous et faites nous profiter
    Vous franchissez bien les étapes du défi, avec vos combinaisons de survie….
    Admiration
    Laure

    Aimé par 1 personne

  2. DEHORS DEDANS
    Quand je ferme les yeux je vois des points brillants
    un pan de ciel en moi et ses milliers d’étoiles
    Si je rouvre les yeux par une nuit très claire
    je fais partie du ciel qui fait partie de moi
    Claude Roy

    Profitez bien des nuits claires les amis, belles pensées à vous tous.
    Aude

    Aimé par 1 personne

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