Résultats encourageants de la mission scientifique de novembre, par Karin Huet

On se souvient que, début novembre, sous l’égide de la BMMSCP, commençait une série de mesures scientifiques relatives à l’ombre humaine à midi (longueur au sol, évolution de cette longueur au fil des jours, vitesse d’évolution au cours du mois) par 68° 43’ Nord et 52° 50’ Ouest (coordonnées de la ville d’Aasiaat). On aura retenu que, le 3 novembre, l’ombre humaine à midi mesurait 16 m.

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La rue principale d’Aasiaat en milieu de journée, fin octobre : la plus grande partie de la ville est à l’ombre.

La mission s’est heurtée à plusieurs difficultés :
– La ville s’étage sur une pente exposée au nord, si bien que le terre-plein portuaire où ont été réalisées les premières mesures (à proximité de la base Le Manguier) s’est trouvé à l’ombre permanente dès la mi-novembre. En prévision, d’autres aires avaient bien sûr été repérées, à la crête de la bourgade, pour y procéder en temps voulu aux mesures. Quitte à introduire dans les calculs la correction nécessaire, vue l’élévation au-dessus du niveau de la mer.
– Les jours où le soleil luisait dans le ciel aasiaatais à 12 h précises n’ont pas été nombreux.
– Deuxième moitié de novembre : le seul jour où le ciel promettait d’être dégagé à midi, le scientifique responsable s’est rapproché avec son matériel de l’aire de mesurage haute n°2 (i.e. devant le lycée) ; dès 11h. Afin de garder ses neurones hors-gel, il se positionna pour attendre dans la Maison des Gens de Mer. Peter y était, qui lui offrit un café. Quand Peter prit congé pour aller nourrir ses chiens, l’horloge de la cafeteria marquait 11h 45. Car on avait parlé pêche de la crevette, Peter avait griffonné et commenté un schéma explicatif du dispositif anti-prises hors gabarit dans les chaluts (une espèce de crépine ?). 11h 45. Surgit Aksel le sculpteur, belle charpente trapue de Groenlandais, beau facies au sourire à la fois aimable et ironique, 35 ans à tout casser. Et le cerveau rempli à déborder d’informations, de rêves et de points de vue tout à fait originaux. C’est ainsi que le scientifique –ayant extrait de son fourniment une carte de l’île- apprit la localisation exacte d’un lac magique qui ne gèle jamais, au sud de Kaasarfik, au-delà du chenal. Lac auprès duquel Aksel pense se construire une cabane d’hiver quand les traîneaux passeront sur la glace de mer. Il s’y rendra avec ses chiens qui sont des êtres avec lesquels il entretient un lien intense, et qui vivent actuellement, non en terrain vague en bordure de ville comme la plupart des autres, mais autour de sa maison. Sa maison est son atelier, où il vient de terminer la sculpture d’une mère-à-l’enfant en bois de caribou, en la tenant à l’envers pour peaufiner les traits du visage, quand il fait ça il se sent comme un cosmonaute au travail en apesanteur… Ah mais voici que le directeur de la Maison des Gens de Mer est enfin disponible, Aksel doit lui vendre cet objet ainsi qu’un ours polaire miniature, car il lui faut deux mille couronnes pour dépanner un chasseur de Thulé, qui a besoin de vendre un crâne de morse… au revoir à la prochaine !
L’horloge de la cafeteria marquait 12h 25.
Il faut rappeler ici que le scientifique embarqué à bord du Manguier est polyvalent. Il a été investi par l’Amirauté d’une mission primordiale et socio-affective : « tisser des liens avec les habitants d’Aasiaat ».

En dépit de tous les obstacles, les résultats scientifiques se sont accumulés. Et comme désormais le soleil reste sous l’horizon et qu’il ne s’en ajoutera plus, les voici :
– Le 5 novembre, l’ombre humaine faisait 18,80m de long.
– Le 10 novembre, elle mesurait 22,50m.

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5 novembre, la population n’a pas encore compris ce qui se joue scientifiquement sur le quai…

 

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10 novembre. Mon aide du jour, ce mécanicien de hors-bords, m’a dit au moment de la prise de vue qu’il préfèrerait tourner le dos à l’objectif…

Pour clore cette mission scientifique, empruntons quelques mots au Dr Jean-Louis Faure* : « Maintenant que j’ai vu, j’ai le droit de parler, et je parle avec le respect qu’ils méritent de ceux qui nous donnent l’exemple, et qui, pour le bien de la science, s’en vont d’eux-mêmes au-devant des souffrances, et travaillent dans la douleur ! Et quand on sait l’histoire, en même temps splendide et terrifiante, du martyrologue sublime des héros des glaces polaires, on se sent remué par la foi de ces hommes dans un invincible idéal, et par le courage qu’ils mettent à le poursuivre jusqu’au bout… »

 

Au Groenland avec Charcot, Nelson éditeurs, 1938


Une réflexion sur “Résultats encourageants de la mission scientifique de novembre, par Karin Huet

  1. Hahahahahaha, rien de tel que la brute et saine science papaoute pour vous réconcilier avec ce monde par trop cynique, rien qu’en vous décoinçant les zygomatiques…
    Impatiente de connaître la prochaine mission de la BMMSCP et de son envoyé spécial au Groenland.

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