The white whale, par CZH

Et tout d'un coup, plus rien. Tout a fondu. La dernière marée n'a cette fois pas ramené son cortège de glaces. Plus le moindre petit glaçon. Aussi loin que porte le regard, l'eau est libre, ondule et miroite. Les phoques sont à l'eau, plus d'atolls dérivants pour bananer au soleil. Ça marque la fin du printemps, c'est l'été et c'est fulgurant. Il fait chaud.

A bord, les portes restent ouvertes, voilées par les moustiquaires. Pas de vent. Les maringouins bourdonnent et attaquent en rang serré dès qu'on leur livre un centimètre carré de peau fraiche.

C'est l'été et l'on entame le chapitre du bélouga, appelé ici la white whale (baleine blanche) aussi fameuse et prisée que le caribou. Ils sont arrivés la semaine dernière, éparses parmi les glaces dérivantes, blancs sur fond blanc, décelables seulement au souffle qui rythme leurs plongées. Ils sont de passage sur le trajet qui les mène vers l'ouest. Ils constituent une part substantielle du quotidien eskimo. Et c'est encore un tour à ne pas manquer. Sinon, point d'huile, point de muktuk ni de viande séchée. Les bateaux sont sur leur pied de guerre, les harpons armés.

Hier, alertés par des bruits de moteur et les tirs des carabines, nous sommes allés voir ce qui se tramait. Deux embarcations halaient leur proie vers le rivage. Nous les avons escortées. Dans l'une, Bobby, agrippé à son harpon planté dans le bélouga, nous demande de ne pas faire de photos du harpon. Trop choquant. Après sur la plage, il n'y a pas de problème. Cela me rappelle une discussion que nous avions eue un matin avec Ray à propos des photos interdites de chasse des animaux sauvages. Il s'agit d'une mesure " déontologique " par rapport au mouvement écologique concernant la protection des mammifères marins. Les eskimos sont associés à leur chasse dans l'opinion publique, ce qui est "écologiquement incorrect". Pourtant, ce genre de chasse est un mode de vie traditionnel ancestral qui est encore aujourd'hui à la base de la survie alimentaire des petites communautés eskimos et dont l'impact environnemental est absolument insignifiant. Sans commune mesure avec ceux de la pêche intensive ou de la pollution causée par l'industrie pétrolière et minière. Encore un rouage de la grande hypocrisie-cratie qui sévit dans l'arctique !

Nous accostons. Les bélougas suspendus à des flotteurs aménagés dans des jerricans d'essence en plastique sont tirés au ras de l'eau. Chaque bête pèse environ 500kg. Les corps dégagés de l'apesanteur aquatique s'affaissent sur eux-mêmes donnant à leur peau un aspect mou comme fondu. On inspecte les bêtes pendant que deux gars sont repartis chercher l'équipement destiné aux mesures scientifiques. Tiens donc ! Ils reviennent avec un mètre. Longueur, largeur, sexe, âge. Cela fait partie d'un programme de surveillance scientifique de la population des bélougas qui laisse songeur. Une goutte d'eau dans la mer, à mi-chemin entre le dédommagement et la culpabilisation des eskimos vis-à-vis de la raréfaction d'une espèce dont ils ne sont pas les coupables mais seulement les victimes.

En attendant, Bobby nous montre les cicatrices données par les coups de pattes des ours polaires quand ils se jettent dessus du bord de la banquise. De longs sillons. L'un d'eux a le bord de la queue un peu croqué. Les couteaux s'aiguisent, il est temps de passer au dépeçage. D'abord la tête est tranchée, puis les nageoires, ensuite la peau incisée en longue bande est détachée de la chair avec la graisse. Etrange animal tout en positif et négatif: peau blanche, chair noire. L'eau s'ensanglante. Sous l'action des lames, le corps se démantèle rapidement en petits cubes. Empaquetés, ensachés, embarqués. Il n'y a plus qu'à rentrer au village, décharger et repartir.

Nous proposons une pause-café sur le Manguier qui n'est pas de refus. Ça fait presque deux jours qu'ils n'ont pas dormi et le café à la mode française est apprécié : "Mmh … good … open eyes". Le Manguier fait aussi office de gas station, c'est que ça consomme ces sacrés petits engins, ils repartent avec quelques galons d'essence qu'ils nous rapporteront à la première occasion nous assurent-ils. Ils nous débarrassent aussi de deux bouées et de la vieille nasse des Shetlands, prises de mer des courants dérivants, prêts pour une nouvelle vie.


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