Vers le détroit de Béring, par Karin

Ce matin à 9 h, on levait l'ancre, après avoir passé deux jours dans ce que j'imagine comme LE mouillage de la Baie Koliouchine par coup de vent de Nord. Découvert au jugé par l'ami Phil. 4 mètres d'eau, à 100 mètres de la plage. 66° 54.854N, 174°43.317W.

Une fenêtre météo s'ouvre, Phil pense passer Béring cette nuit.

Nous n'avons pas rencontré de Tchouktches. Seulement leurs ombres sur la langue de toundra qui protégeait le Manguier des vagues. Le vent sonnait comme une sirène de brume dans le gréement. Quand on empruntait le passe-avant pour aller au cabinet, on se faisait emmêler la tignasse ! La terre semblait austère, très austère. Nue, plate, brossée par le vent, casquée de brume. Pourtant, pour la plupart, nous y avons fait un saut. Finalement, la balade nous enthousiasmait. Vestiges de campements. Les éternels fûts de carburant rouillés, les traces d'auto-chenille, mais aussi les cailloux de foyers, des tronçons de bottes en caoutchouc soigneusement rapiécées, une boîte de conserve ouverte, les tessons d'un bock de faïence avec adjonction de ficelle de portage, une marmite en tôle émaillée, une paire de patins de traîneau artisanaux, un flotteur de filet en verre et surtout un énigmatique petit objet à ergots, façonné dans un bois de renne, avec adjonction soignée de cordelette polypropylène et bouton taillé dans un lambeau de polyéthylène. Enfin, un quart de vertèbre de baleine et un buisson moussu de bois de rennes enchevêtrés : symboles de ce peuple Tchouktche traditionnellement réparti en deux catégories complémentaires, les éleveurs de rennes et les chasseurs de mammifères marins.

Ce peuple, ses mythes, son histoire, je les ai découverts à travers les romans passionnants de Youri Rythkéou, natif d'Ouelen : "La Bible tchouktche ou le dernier chamane", "Quand passent les baleines", "L'étrangère aux yeux bleus"… entre autres. Une œuvre abondante. A bord, nous avons un texte d'un autre auteur tchouktche, une femme née à Ouelen également, dénommée Veqet : "Peaux de phoque" (paru en 1999 aux éditions Autrement). Style étrange, évocation de l'âpre vie d'une famille démunie, dans un village de chasseurs. Nous avons aussi le film poignant de Frédéric Tonolli, tourné de 2001 à 2008 à Ouelen, récemment diffusé par Thalassa : "La mort d'un peuple".

Ce matin, la Tchoukotka laisse voir sa beauté. L'ouest de la baie Koliouchine s'offre, à travers une fente horizontale entre noires nuées et mer vert de gris : un panorama de toundra rose, de collines poudrées et de monts enneigés.

Ouelen, nous passerons devant cette nuit. Et, maintenant et à cette latitude, la nuit, il fait nuit.


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