Les singularités de l’île Bianki, par Philippe Rigaud

76°45'N ; 97°33'E Ce sont les coordonnées géographiques de l'île
Bianki, une portion de terre émergée à l'ouest sud ouest du cap
Tchélouskine, un élément de l'archipel de Nordenskljöd. Une île ni
ronde, ni même de forme évoquant une figure géométrique régulière. En
fait, elle se présente comme assez atypique dans sa configuration, une
sorte de T dont les deux barres sont séparées par un petit chenal,
assez peu conforme à ce que l'on attendrait (?) d'une île standard
(s'il en existe!).

On peut d'ailleurs, comme préliminaire à ces singularités, s'interroger
sur le nom : île Bianki -translittération du russe. Le terme évoque une
forme italienne, s'agit-il d'une caractéristique physique évoquant la
blancheur ? En tout cas ce n'est pas la réalité telle que nous la
percevons ce jour d'arrivée. Les couleurs dominantes tendraient vers le
roussâtre, celui de la toundra universelle, le gris et le noir des
roches, celles-ci couvrant d'assez grandes surfaces surtout vers les
parties les plus élevées ainsi que sur certaines pentes, le blanc de la
neige des névés et cet autre blanc variable, un peu translucide et
parfois verdâtre des glaces détachées de la banquise, accumulées de
place en place au long du rivage.

Il se pourrait que le nom de l'île vienne de l'un des membres de l'expédition Nordenskljöd.

Il était courant lors des voyages d'exploration de nommer les terres
nouvellement reconnues du nom de l'un des protagonistes de
l'expédition, surtout s'il s'agissait d'une découverte modeste, les
terres, celles plus importantes étaient nommées du patronyme de
personnages illustres, autres que celui d'un simple membre d'équipage,
celui d'un souverain régnant était plutôt choisi. Ici, en l'honneur de
l'explorateur suédois c'est l'archipel qui porte son nom.

Il est possible (probable ?) que l'île ait été connue sous un toponyme
nenet mais comme cette culture indigène étant transmise par voie orale
et non écrite la dénomination n'a pas laissé de traces dans les
appellations insulaires, du moins pour celle-ci.

Le mouillage effectué et l'annexe mise à l'eau nous prenons terre sur
une petite plage de graviers cernée de roches granitiques dont les plus
proches de la plage soumises à l'action conjuguée de la mer et du gel
tendent à se déliter. Il est un peu surprenant de voir et constater que
du granit, une roche dure et paraissant inaltérable puisse partir aussi
facilement en miettes sous les doigts.

Nous quittons la plage pour une petite exploration vers la partie nord,
voir le mystérieux rivage septentrional. La montée vers une pente
couverte de mousses et de lichens est entrecoupée de ruisseaux parfois
assez larges mais toujours affleurant sur le sol et lorsque l'on quitte
les zones caillouteuses c'est pour marcher sur un sol de mousses
gorgées d'eau. A chaque pas l'eau sourd sous le poids du corps, au
début la sensation est assez curieuse puis on s'habitue.

Après une vingtaine de minutes de marche le brouillard commence à nous
envelopper et nous arrivons finalement en bordure d'un plateau
descendant vers la rive opposée; on entend le ressac atténué par la
brume et on parvient à distinguer une plage rocheuse, quelques blocs de
glace détachés de la banquise et la mer grise, peu agitée. Comme les
nuées tendent à s'épaissir et la visibilité diminuer nous retournons
sur nos pas. Ceux-ci sont assez aisés à retrouver grâce à nos traces
laissées dans la boue, les flaques et sur les mousses.

Au prix d'un léger décrochage sur notre itinéraire de montée nous
allons visiter quelques pierres dressées visibles sur notre gauche. Des
blocs de granit curieusement relevés comme des menhirs de petites
dimensions. Il ne s'agit manifestement pas d'œuvre humaine bien sûr
mais une fois de plus l'action conjointe de l'eau et du froid qui avec
la patience naturelle inhérente à la durée de l'éternité a réussi à
redresser des pierres qui gisaient à l'horizontale.

433_Pierres_dressees_ile_Bianki

La perception générale est étonnante d'autant plus que ce phénomène se
rencontre en plusieurs endroits, il parait évoquer parfois des
alignements ou encore des formes évocatrices d'une volonté délibérée.
En réalité il n'en est rien, ici le hasard et l'arbitraire règnent en
maitres.

Lors d'une deuxième ou troisième descente à terre nous parcourons la
plage à la recherche de bois flotté (il y en a beaucoup) pour
l'alimentation de notre poêle à bois (entre temps nous avons changé de
mouillage car le vent a changé de direction).

En cherchant ce bois et donc ayant les yeux tournés vers le sol nous
remarquons une petite bestiole morte, assez singulière pour être
ramassée: une sorte de queue d'écrevisse munie de pattes sous la
carapace.

421_Collecte_bois_ile_Bianki

Un peu plus tard, de retour à bord, en lisant le livre de Vladimir
Golovanov, un remarquable récit de voyage dans l'île de Kolglouev dans
la mer de Barentsz, je découvre un passage qui mentionne et décrit -à
n'en pas douter- cet étrange animal pour nous inconnu.

Je cite (p.112): "Il vit juste à ses pieds [sur une plage de l'île] la
carapace d'une étonnante créature qu'il faillit écraser: c'était un
crustacé d'un doigt de long, de l'ordre des isopodes, mesidotea
entomon, une sorte de queue d'écrevisse sans yeux mais avec de petites
moustaches, recouverte d'une carapace de chitine assez dure, bardée sur
le dessous d'aspérités acérées qui protégeaient les pattes de cette
étrange créature tout au long de sa vie au fond de la mer. La carapace
était vide, seuls quelques grains de sel y frémissaient: il l'a mit
dans sa poche, soigneusement enroulée dans son mouchoir…
".

A bord du Manguier Cécile dessinera l'étonnant animal qui rejoint ainsi notre panthéon des curiosités.

Dans les quatre jours d'attente pour que le vent annoncé dans le
bulletin météo des glaces souffle enfin favorablement pour dégager une
voie suffisante pour tenter un passage en direction de l'est au nord du
cap Tchélouskine nous effectuons une autre descente à terre.

Comme nous apprécions la visite de cette île un peu étrange et austère,
dans cette idée nous décidons de rejoindre le plus haut sommet de
l'île, en fait la plus grande hauteur telle qu'elle est portée sur la
carte, un amoncellement de roches noires culminant d'après la carte à
89 mètres d'altitude. Nous pensons qu'il s'y trouve un point
géodésique, voire une balise.

Après avoir franchi une pente herbeuse, moussue et toujours gorgée
d'eau de ruissellement nous parvenons au niveau des premiers
contreforts d'éboulis, empilement de roches plates, souvent de grandes
dimensions. L'une de ces dalles de granit en équilibre instable et avec
un balancement alterné servira à marquer dans ce paysage âpre un rythme
de branle bien en harmonie et en accord avec celui de la guimbarde
interprété par Karin. L'instant est intense, sympathique dans cette
nature rugueuse et indifférente.

Le déplacement parmi ces roches finalement se fait avec aisance malgré
leurs dimensions hétéroclites et parfois leur enchevêtrement mais bien
heureusement elles sont souvent posées à plat; nous franchissons avec
célérité et un certain enthousiasme ce chaos originel.

Arrivés dans une espace dégagé, mousse, herbe rase, eau et boue où
quelques monolithes montent une garde impavide, nous découvrons à une
centaine de mètres la balise, repère incontournable à cette altitude
ultime et dernière.

Le signal est un tétrapode d'environ 4 m de hauteur, pyramidal, formé
de tubes métalliques, il est posé et calé par de grosses pierres sur
une dalle de belles dimensions. Au centre et au sol une marque
hémisphérique annotée en caractères cyrilliques a été scellée,
l'équivalent de notre Institut Géographique National.

Autour de la balise gisent à terre et dans les rochers des poutres et
des chevrons de bois, vestiges du signal précédent abattu par le vent
ou par les hommes chargés d'en édifier un nouveau plus solide et aussi
peut-être plus visible. Quelques boites de conserve (du lait concentré
d'après les restes d'étiquette) de gros clous, un fût métallique
parsèment l'environnement immédiat.

Le vent assez fort et froid nous contraint, au bout d'un moment à
entamer le chemin du retour. Celui-ci s'effectue en direction du
littoral que nous avons quitté quelques heures auparavant en suivant la
pente, les roches, les mousses et l'eau toujours présente. Ainsi
s'acheva une des dernières visites dans l'île Bianki.

Au cours de l'une de ces balades, je remarquai sur l'un de ces rares
espaces non soumis à l'action directe de l'eau stagnante ou courante
l'existence au sol de singuliers dessins. Ces figures sont connues, il
s'agit d'un phénomène commun dans l'Arctique provoqué par l'action du
gel sur des terres meubles. Ces polygones de solifluxions, c'est le
terme consacré, se présentent sous forme de faibles exhaussements (ici
au moins) limités sur les cotés par de petits sillons, ruptures
marquant ainsi des formes géométriques régulières juxtaposées les unes
aux autres. On notera avec intérêt que l'on trouve ce même type de
polygones sur la planète Mars à proximité des pôles arctique et
antarctique (elles furent repérées par les sondes en orbite). Les
formations martiennes paraissent cependant de plus grandes dimensions
que les terrestres.

435_Effet_du_gel_sur_toundra

Pour en finir là voici ce qu'en dit, plus poétiquement, V. Golovanov
(p. 193): "Il y a dans la toundra des endroits où le sol s'enfonce
étrangement; apparaît alors, sous l'effet de l'incompréhensible et
bizarre géométrie du gel, une curieuse succession de cercles en
anneaux. Les petits fossés que forment ces anneaux sont envahis d'une
mousse vert sombre qui fait ressortir leur tracé. Impression d'avancer
sur un tapis dont les motifs se répètent à l'infini. La mollesse du
tapis et de ces petits fossés gêne la marche, mais c'est sans
importance: surgit un désir enfantin, inexplicable, celui de sauter
d'anneau en anneau, comme d'un monde à l'autre. D'une énigme à l'autre,
plutôt
".
Vladimir Golovanov, Eloge des voyages insensés, Lagrasse, Verdier, 2008.

2 réflexions sur “Les singularités de l’île Bianki, par Philippe Rigaud

  1. Merci Mr Rigaud, c’est un bonheur de vous lire.
    Sur d’autres expéditions (dont certaines sont parties de Lorient) la qualité de la communication laisse songeur face au budget de celles ci.
    Bravo a tous, c’est vraiment beau ce que vous faites.

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  2. Coucou !
    Le projet de l’école maternelle de ma petite Mathilde s’intitule cette année : »les enfants du monde ».
    Je lui ai dessiné un grand planisphère et votre aventure est une magnifique incitation à parcourir les continents !
    Magnifique.
    Nous suivons en parallèle les voyages de Cook…,ça nous réchauffe un peu !
    Bises à tous. Marcelin.

    J'aime

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