Escale technique en Sibérie : carburant et bagna, par Karin

Babitch nous avait annoncé un coup de vent de Sud pour le 7 septembre. Nous sommes arrivés au port juste comme il commençait. Trop heureux.

Nous venions d’arrondir le delta de la Lena, naviguant plus d’une journée dans 10 mètres d’eau. De la terre gisant à 20 milles, nous ne voyions que des vols d’espèces de canards noirs. Au petit matin, surprise : devant l’étrave un panorama alpestre enneigé. Des traces de banquise collées au pied. Dans le soleil, un îlot jaune et vert vif (lichens), coiffé de sa tourelle de bois, nous paraît très très beau. En timonerie, l’ordinateur diffuse le Tango corse, le Capitaine amarre la barre pour danser avec son équipière, I AM chante la mer bleue, qu’elle est bleue, et l’Estaque et la Belle de Mai. Au loin, sur les basses pentes brillent des colonies de pingouins qui se révèlent à la jumelle des maous réservoirs. On croit voir des blancs immeubles de Riviera. Je passe dans les couchettes réveiller les collègues: « Tiksi, Tiksi ! prochain arrêt, montagnes enneigées, soleil et beauté ! ».

Le Manguier tressaute sur une épave inattendue au milieu d’un des bassins du port en râteau, se dégage, s’amarre à des bouteilles de gaz recyclées en bittes. Quai en dur matelassé de madriers. Grues du style de celle qui viennent d’être classées monuments historiques du Port Autonome de Marseille. Captain, à la VHF, répond aux questions des autorités : « Technical stop, for fuel and bagna ». Sur le quai, de grands Slaves costauds et dégingandés à la fois, coiffés de casquettes à la Gabin dans Quai des Brumes et des courts Asiatiques au large visage, en casquettes officielles à la coiffe en plateau (je schématise). Formalités.… Il devient clair que nous n’avons pas le droit de mettre pied à terre. Pas assez de paperasses tamponnées ad hoc. Le fuel nous sera livré et, pour le bain dont nous avons un cuisant besoin, on nous en préparera un rien que pour nous et nous y mènera sous escorte. Bien, dit le Captain, on va en profiter pour bosser sur le bateau, gréement, fond de cale et mécanique. Le vent pousse devant lui des écheveaux de nuages. Le port est désert. Les grues pêchent à la ligne le jour qui passe. Fou rire, hier au coucher : quel étrange tourisme nous faisons !

Cet après-midi, un minibus kaki nous conduit, avec notre linge sale et nos bidons d’eau potable à remplir, à travers un univers que j’aurais cru n’exister que dans les films : la Cité des Enfants Perdus ou Underground. 5000 habitants là où, avant 91, il y en avait dix fois plus. Nous braquons nos yeux comme des ravis à travers les vitres embuées du véhicule. Le capitaine du port galonné nous accompagne à la porte d’un vieil immeuble de briques devant lequel un gars fend des rondins. Au deuxième étage, le sauna chauffé au bois, ses salles sombres et décrépites, ses tuyauteries branlantes et le bouquet de feuilles de chênes offert par le capitaine du port pour nous fouetter le corps.

L’historien du Bord nous a appris l’autre jour l’origine du mot « bagne ». Les thermes antiques de Tunis ont été utilisés à partir du 16ème siècle pour y enfermer les captifs. D’où le sens de bain, ou bagne, comme lieu d’internement.

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