Pensées vagabondes à la barre, en mer des Laptev, par Judith

Ce matin, grand beau temps quand nous levons l'ancre du
mouillage de l'île Bol'Shoy Begishev, 220 milles au sud-est du Cap
Tchéliouskine. Un bel anticyclone nous protège pour quelques jours. Youpi !
12°C dans la timonerie, 1,5°C dehors, une eau à 2,5°C. L'été quoi ! Le soleil
chauffe agréablement notre grande "véranda". Cap plein est face au
soleil avec une mer belle et un bon vent de sud-ouest. Toutes voiles dehors !
Pour la première fois depuis des jours, les timoniers ont le luxe de pouvoir
laisser vagabonder leurs pensées, ailleurs que sur la prochaine vague de
travers à éviter ou sur leur estomac qui fait des bonds. Quelques souvenirs
forts de ces derniers jours bien intenses refont surface…

Les ours

Drôle d'impression : pour la première fois de notre vie,
nous ne sommes plus "la toute puissante espèce dominante". En tout
cas à terre. La veille encore je me moquais de Tristan quand, sur un morceau de
banquise, il nous dit lors de sa prise de vue : "Surveillez mes arrières
quand même !" – "Tu regardes trop la télé Tristan!"

405_Ourse_et_oursons_ile_Bianki

Une heure après, on surprend notre premier ours sur une
plaque de banquise dérivante. Cinq en tout dans la même journée ! Le lendemain
sur l'île Bianki, on aperçoit encore un gros ours solitaire sur la berge.
Autant dire qu'en débarquant à terre, on prend au sérieux les recommandations
d'Eric -son fusil en bandoulière- et que l'on tient à portée de main notre
"pétard repousse-ours" ! On marche en rang serrés et on rappelle
parfois à l'ordre Philippe Rigaud qui en mouflon solitaire aime s'aventurer
loin devant…

Il n'y a pas de mots pour raconter les ours. Ils sont beaux
et impressionnants. Ils nous laissent cois comme des enfants devant le Père
Noël.

L'ile Bianki (à 110 milles du Cap Tchéliouskine)

Cinq jours de huis-clos bien au chaud dans le carré (au coin
du poêle), ponctués par nos sorties quotidiennes à terre, histoire de se
dégourdir les jambes et de découvrir ce milieu surprenant. Sommes-nous arrivés
sur la lune ? Seuls au monde dans ce décor désertique de toundra et de glace.
La neige en tempête qui recouvre le bateau et la terre. Des airs d'hivernage.
L'attente. L'angoisse aussi pour certains : et si le Cap Tchéliouskine ne
s'ouvrait plus cette année ?!

465_Mouillage_ile_Bianki

La glace

Depuis notre premier glaçon du 27 août, au dernier en date
(mercredi) – un glaçon en forme de canard- nous avons été d'étonnement en
surprise. La glace sous toutes ses formes est majestueuse, éphémère,
imprévisible. Prison étincelante. Beauté meurtrière si l'on n'y prend garde,
fascinante et terrifiante à la fois. Nous lui vouons toute notre attention.
Plusieurs fois elle a essayé de nous enserrer dans ses bras. Prisonniers des
glaces nous avons réchappés de justesse. Et quelle excitation quand avec Karin
nous faisons la vigie en haut du mât pour trouver un passage. Jumelles et radio
en main, nous guidons les timoniers, 16 mètres au dessus de l'eau. A perte de
vue, le labyrinthe de glace. Le froid mordant sur le visage, les doigts et les
orteils qui s'engourdissent, mais la joie d'être là et de profiter de ce spectacle
grandeur nature.

Le froid

Hélas ! Nous ne sommes pas tous égaux face à ce terrible
élément. A bord, il y a trois catégories d'Hommes :

  • les "Peaux de phoques" :
    Tristan, Eric, France, Léonie. Eux, froid ? Jamais ! On dirait même qu'ils aiment
    ça.
  • les
    "Braves" : Cap'tain Phil, Philippe R., Karin, Agathe. S'ils ont
    froid, ils le cachent bien et endurent en silence !
  • les
    "Frileuses" : Cécile et moi. Les " blessées " du froid.
    Engelures aux mains pour l'une, crevasses aux pieds pour l'autre (maman, oui,
    je suis assez couverte !). Quatre glaçons m'accompagnent en permanence – à
    savoir mes mains et mes pieds- mais je me suis fait une raison. Il paraît qu'on
    s'habitue.

Tout le temps que nous avons navigué dans les glaces, les
cabines étaient à la température de l'eau, soit pas loin de -2°C. Le soir,
chacun affronte vaillamment le froid, à sa façon. Personnellement, j'ai opté
pour le mode "igloo", confectionné à l'aide de tout ce que je trouve
de chaud à enfiler par-dessus moi. Pas moins de 5 épaisseurs, sans les
vêtements.

373_Agathe_Karin_glaces

La mer de Laptev

Sortis de la glace, sortie d'affaire ? Pas forcément. Les
frères Laptev nous rappellent où nous sommes. En plein cœur de l'Océan Arctique
! Pas le temps de sortir les coupes de champagne et de fêter dignement la
sortie des glaces et du Cap Tchéliouskine. Déjà le vent du nord souffle fort et
la mer se lève. "Tiens bon la barre et tiens bon le vent" dit la
chanson. Notre mouillage abrité s'éloigne déjà, pris dans les glaces, et nous
mettons le bateau en fuite vers le sud. Peu importe que la mer nous malmène. On
a passé un cap important de notre périple. Quoi qu'il arrive, on ne fera plus
demi-tour maintenant. De l'est, de l'est !!

497_Le_Manguier_brise_jeune_glace_3


3 réflexions sur “Pensées vagabondes à la barre, en mer des Laptev, par Judith

  1. Bien contents de vous savoir à quai à Tiksi, même si c’est momentané, et que le ship tracker mentionne des températures de l’ordre de 8-10°: une vraie canicule pour les « blessées du froid »! Récupérez bien en vue de la prochaine étape. Bisous à tous.

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  2. De l’Est … Plus le choix. Je vous suis depuis un moment. Tchéliouskine avec la glace en Juillet et un passage en Septembre … Tiksi et le delta de la Lena ! C’est comment ?

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