Les zours se suivent et ne se ressemblent pas, par Karin

26 août.
Enivrés de soleil, des Mangonautes prennent leur première douche depuis Mourmansk. Je danse pieds nus en paréo sur le gaillard d'avant, au son d'une mélopée inarticulée. Danse de joie de la peau à l'air libre, danse de reconnaissance aux îles qui défilent. Le Manguier traverse l'archipel des Minina, aux plages de neige et de troncs flottés. D'aucuns admirent le galop endiablé des bœufs musqués sur une crête. Tardent à admettre qu'il s'agit de blocs erratiques pités sur un relief caché par la dite crête. On le sait fort bien pourtant, qu'il n'y a plus de bœufs musqués en Sibérie depuis 3000 ans !

Nuit du 26 au 27.
Par 77° de latitude Nord, que le ciel soit clair ou couvert, les nuits d'août sont roses et jaunes, encourageantes comme des aubes. Je suis de quart avec Eric. Chaque jour à minuit heure de Mourmansk, et aussi à midi, c'est le deal avec les administrateurs de la Route Maritime du Nord, il "se connecte" avec Babitch. Reçoit ses informations météo, envoie notre position et ses observations météo. Une phrase m'a frappée, lors de la visite de sécurité à Mourmansk : "Sur cette Route Maritime du Nord, ayez bien conscience que vous n'êtes pas seuls, nous sommes avec vous". Contrôle ou aide ? Les deux, sans doute… Cette nuit, Babitch annonce "une situation de glaces très difficile" au Cap Tchéliouskine et conseille d'attendre dans des îles… qu'on a déjà dépassées ! On continue à foncer. Les capitaines de brise-glace, d'après Eric, ne se rendent pas toujours compte qu'un petit bateau est apte à se faufiler sur de petits fonds, entre pack et terre. Surtout que Christian Dumard, notre aimable routeur breton, parle d'un coup de vent d'est qui se prépare sur le Cap. Nous avons peut être le temps de passer avant.

27 août.
8 h du matin, j'écrase dans ma couchette. Le visage du Capitaine se penche sur moi."Tu as la capacité de te lever très vite ?", dit-il. Je saute de mon mieux dans mes habits de dessus, monte sur le pont. Sur une mer d'huile, LES GLACES ! Éparses. Cygne, aileron de requin, champignon, papillon au corps vert immergé… " Merci de m'avoir réveillée ! ". Tant d'années que j'espérais voir ça ! Tristan, échevelé, filme et éternue.
A midi, le Manguier ralentit, les îles flottantes sont plus étendues. Notre sillage les fait bringuebaler. Des blanches, des brunes, des bleutées, des verdissantes. On slalome entre. Le ciel et la mer sont gris, avec des plages lumineuses. L'eau est à 1°, l'air à 3°. Pour la première fois du voyage, je me matelasse la tête avec ma chapka russe en fourrure, offerte par Yvon L.C. en 1972, avec un bouquet de violettes. Quelle douceur. "La glace, ça veut dire la vie", racontait France. Et, oui, des goélands et des phoques sont posés dessus, et nous zyeutent incrédules, placides.
On débarque sur un glaçon notre Intrépide Caméraman, notre Pilote-fusil-et-appareil-photo-en-bandoulière et Judith-le-Fidèle-Second. Commando de pêche aux images et d'aiguade : le floe est creusé de flaques vertes ou bleues. Les bleues sont de l'eau douce, le sel marin percole à travers la glace.
Plus tard, ayant remis en route : un point blanc-beige sur l'eau… Notre premier ours ! Il s'écarte de notre route, prend pied sur un morceau de banquise, trébuche, puis se carapate vers l'autre côté de son île, replonge.
On file neuf nœuds, France barre, Phil à côté d'elle la guide, un peu à gauche, là à droite… Moi, à Phil : "On dirait que t'as fait ça toute ta vie, c'est ton expérience dans les Sargasses ?"  "Non, dans le maquis corse !"
Judith aperçoit un autre ours debout sur un floe, "et il y a un bébé !". Phil stoppe le moteur. Silence religieux. Seulement l'étrange respiration du radar qui continue à tourner. L'ourse nous regarde un moment, comme indécise, puis se met à l'eau, l'ourson nage si près d'elle, on dirait qu'elle le porte sur son dos. Tandis qu'ils s'éloignent, de loin en loin, elle lève le museau, flairant l'air, flairant… nous…

Nuit du 27 au 28 août.
Ceux qui gisent dans leurs bannettes tentent vainement de trouver le sommeil. Troublés par des chocs contre la coque. Le moteur est au ralenti. Pack plus dense, brouillard, écran radar double échelle. Phil ne s'est pas couché. Parfois le Manguier arrive dans des culs de sac, quart de tour sur place, avant, arrière, avant, choisit une plaque plus fine que les autres, joue le brise-glace, tressaute sur les débris. On essaye de faire de l'ouest. Le message de Babitch : Cap Tchéliouskine bloqué par les glaces sauf un chenal de 2 milles entre terre et banquise, vent de nord annoncé pourrait vous mettre en danger si vous vous y engagiez. Eric opine. Phil obtempère.

28 août.
Tôt le matin. On mouille dans une anse d'eau claire au sud est de l'île Bianki, dans l'archipel Nordenskjold. A 105 milles du Cap Tchéliouskine. Attendre. Plaques de roche pâle et de neige à une encablure, dans la brume. Phil fend du bois et allume le poêle.
Ce soir, Cécile en incursion sur le pont : "Si vous voulez voir le soleil, c'est maintenant !" La toundra est ocre roussâtre. Un ours blanc au loin se balade dans un pierrier noir.

Arctique : du grec arktos, ours.


2 réflexions sur “Les zours se suivent et ne se ressemblent pas, par Karin

  1. Merci Karin pour cette plume si agréable à lire ! Et merci aussi pour les messages sur Facebook très informatifs. De tout coeur avec vous.

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  2. Comme chaque matin que je passe à la maison, je vais aux dernières nouvelles
    Karin est très agréable à lire, j’aime bien son humour, comme Brigitte je vais aussi sur Facebook : on ne vous suit de près
    GROS BISOUS A TOUTE L EQUIPE

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