Quelque part dans l’Océan Glacial Arctique, le 23 août, 04h55 heure locale (TU + 4)

Le Manguier se dodeline gentiment, moteur coupé, sous artimon seul … il bruine, un peu de brouillard, température de l'air et de l'eau égale : 6° C. Très léger vent de S, 7 n environ. L'équipage roupille. Je dirais même écrase, tant la fatigue est grande. Petit flash back : la nuit de vendredi à samedi, nous passons le Détroit de Kara, toujours pas beau temps et belle mère (je voulais dire belle mer …). Devant, je le sais, il y a du vent, mais s'arrêter maintenant … pourtant, cette pensée me traverse l'esprit un instant, le temps de la confier à mon second de quart, en l'occurrence ma chère et tendre … mais si on arrive à passer l'île Blanche avant que le vent ne soit fort, ou que la dépression se creuse un peu plus tard … allez, on continue, pour une " petite " traversée de 250 milles. Tout se passe bien jusqu'aux derniers milles : à 50 milles du détroit qui sépare l'île Blanche du continent russe, et où nous espérons trouver un mouillage d'attente malgré les faibles profondeurs (4 m à l'entrée), le vent fraîchit de N et la mer se creuse. Progressivement, insidieusement, l'anémo nous renseigne : 15, 19, 25, 28 nœuds . La mer emboîte le pas. Il faut réduire la vitesse. Mais à 1100 t/mn, nous avançons encore à 7,5 n. Relève de quart à 01h. Je réduis encore les gaz, mais je sens que le moteur souffre à bas régime, face à cette mer courte et hargneuse. L'anémo indique maintenant 41 n dans les surventes. Nous sommes à 39 milles de l'île. La mer déferle bien maintenant, le bateau cogne dans les vagues et n'avance plus qu'à 2,5 n. Les estomacs d'un grand nombre sont malmenés, les déplacements à bord difficiles, les regards  plus inquiets … Au fil des minutes, les conditions empirent : je décide de prendre une allure de sauvegarde, à savoir laisser le Manguier être poussé par le vent, sans voiles, moteur coupé. Nous repartons cap au sud, à une moyenne de 3,5 n environ ! Le bateau ne cogne plus, mais il roule ! Un peu plus confortable, mais guère plus ! On entend le bruit de l'hélice qui tourne, et celui d'une multitude d'objets qui vont de gauche à droite, de tribord en babord. Nuit éprouvante. Christian, qui fait notre routage depuis la France, nous annonce que nous aurons le maximum de vent entre 0h et 6h TU : plus de 30 nœuds, et des creux de 3,50m. Il me semble réentendre les bulletins du CROSS : " des rafales supérieures à 50% au vent moyen et des vagues égales à 2 fois la hauteur significative " … 40,2 nœuds à l'anémo, plein vent arrière : plus 3,5 n de vitesse, ça nous fait … 43,7 n … hum! un petit force 9 quand même …… Ceux qui ont vécu pareille situation savent bien ce qui traverse l'esprit en ces moments là : qu'est ce que je suis venu foutre ici, j'étais pas bien au Vieux Port, faut vraiment être barge … et puis le reste aussi : Karin qui apparaît au travers du rideau de la timonerie " tiens j'ai fait quelque chose de chaud ", ou la main de doudou qui vient prendre la mienne …

A 10h, le vent a un peu faibli, la mer un peu moins grosse … fini le mauvais temps ? on remets en route … cap au 54°. A nouveau le bateau quitte le roulis pour le tangage, il cogne mais pas trop … pourtant, à peine 1h plus tard, il faut se rendre à l'évidence. Vent et mer se renforçent avec l'approche du cap, le bateau n'avance pas. On passera pas avec ces conditions là … tout l'équipage est bien fatigué, nous décidons d'aller chercher refuge à terre, mais la première baie est à 110 milles au sud… qu'à cela ne tienne, on en est pas à 12 h près ! Cap au sud à nouveau ! On commence à souffler. Quelques milles plus loin, le vent tombe complètement, seule persiste une grosse houle de nord. Mais sans doute les dieux Nenets ont ils trouvés que nous abordions l'Océan Glacial Arctique avec un peu trop de désinvolture … et qu'il fallait nous mettre au pas … Plus nous faisons route au sud, et plus le vent s'installe et fraichît … de secteur sud ! Quand l'anémo affiche 22 n, et que le clapot de sud monte sur le pont avant, je comprends qu'il est inutile d'aller chercher un abri au sud : il n'y en aura pas. Un SMS de Christian me permet de mieux comprendre la situation : une petite dépression s'est creusée pratiquement à notre hauteur, et se décale vers l'ouest (eh oui, sous ces latitudes, tout est possible !). Quand on est en son centre, pas de vent : au nord, du vent du nord, au sud, du vent du sud ! C'est pas plus compliqué que ça ! Mais pas génial pour nous, ça c'est sûr …

Rebelotte, on remonte vers le nord. La houle de nord heureusement commence à faiblir. Arrivés en un point que j'estime adéquat (pas un souffle d'air, à 55 milles au SW de l'île Blanche), nous remettons en panne, moteur coupé, sous artimon. Par chance, ou peut être par sa carène ( ! ), le Manguier se met l'arrière face à la houle, et les mouvements sont beaucoup moins pénibles. Au fil des heures, la mer se calme. Les prévis sont bonnes : établissement d'un anticyclone à l'est, la dépression s'en va vers l'ouest. Demain, petit vent de SE, tournant au sud. Pour le moment, on attend, et on récupère … finalement, on est content d'être ici !

6 réflexions sur “Quelque part dans l’Océan Glacial Arctique, le 23 août, 04h55 heure locale (TU + 4)

  1. Ouf, je commençais à m’inquiéter… Ben oui, quand on n’est pas marin et qu’on voit les petits points rouges de la position du Manguier danser la gigue, on s’imagine tout et n’importe quoi… sauf le plus évident 🙂
    Récupérerez bien et que les dieux, quels qu’ils soient et où qu’ils se cachent, soient avec vous !

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  2. De retour de Sardaigne avec le Romanée , je viens direct aux nouvelles; toujours de tout coeur avec vous,et je dis comme Olivier récupérez bien
    gros bisous à toute l’équipe (je ne dis plus de nom car j’en oublie toujours)
    gros bisous
    joss

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  3. Eh bé !! Quelle nuit ! Et vous voilà repartis de plus belle ! A cette heure-ci, on vous « voit » à Ostrov Belyy. En escale enfin pour un repos très mérité ? De tout coeur et toute pensée avec vous.

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  4. Comme Olivier, que je ne connais pas, ces petits points rouges n’allant plus droit vers l’est, je commençais à gamberger; les miracles du Net (comment diable est-il possible que vous alimentiez le blog, là où vous êtes:la terre Wifi?), et nous sommes, provisoirement, rassurés. Faites attention à vous!!! Nous vous embrassons tous

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  5. bouh, j’en ai des frissons…
    Et l’extrait du documentaire est super, j’en ai la larme à l’oeuil… Judith, quel anglais magnifique!
    Je vous embrasse tous très fort!!!

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  6. Waoo voilà un moment que je suis votre blog et je me suis fait prendre par surprise, tout semblait si bon enfant jusqu’à present, (malgré les vapeurs de vodka) et voilà que le Manguier se fait secouer, avec des vents qui trimballe de l’air à 6° et une mer forte qui grimpe en intensité plus le bateau s’enfonce dans la nuit… je me suis demandé comment ça craque un bateau en acier ! ça doit être cocasse, oh non Sibérien! c’est dans votre dos…
    Ici à Beyrouth il fait un chaleur écrasante et humide, on est toujours trempé de sueur… et à chaque fois que je prends la voiture je demande si je ne prends pas trop de risque inconsidéré surtout quand je pense à votre magnifique aventure, une boule vitalisante, une écume vaillante le long de cette longue route du Nord,
    je vous embrasse chaleureusement et bon vents au Manguier qui fait rêver, on pense bien à vous, on vous suit d’ici aussi Zeyn, Katia et Christian

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