Forcés d’estiver dans le fjord de Kirkenes, par Karin

Chronopost : de chronos, temps, et post, après ; le
service qui livre vos lettres et colis APRÈS la date promise ou bien
ja-mè-è-è-èh, ja-mè-è-èh…

Hier, à la vue des passeports que nous désespérions de
revoir, les youyous ont retenti à bord. Les visas à l'encart argenté-moiré, à
l'écriture cyrillique, ont été palpés, caressés, baisés. Les femmes se sont
félicitées de les avoir "visualisés" de derrière leurs paupières
chaque soir et chaque matin et les hommes ont changé d'interlocuteurs
téléphoniques pour leurs pourparlers : à nouveau la banque de Phil à Seyne les
Alpes et la Mourmansk Maritime Agency. Les formalités portuaires seront plus
coûteuses, du fait de notre retard. Aujourd'hui, inch'Allah, nous quitterons le
fjord de Kirkenes, on s'avancera vers la frontière russo-norvégienne. Mais le
Manguier ne pourra embouquer le fjord de Mourmansk que lundi matin : week-end
chômé, là-bas comme ailleurs.

Pendant la semaine que nous venons de passer bloqués,
j'ai admiré le mental du capitaine et de l'équipage. Dans un autre registre, ça
me faisait penser à ces expéditions FORCÉES D'HIVERNER dans les glaces -navire
menacé d'écrasement, vies en sursis- et qui sortaient de l'épreuve victorieuses
grâce à un emploi du temps rempli : construction d'abris, chasse à l'ours et au
phoque, raids d'exploration, orphéon, leçons d'écriture et conférences à bord.

L'expédition Bastia-Tokyo était compromise non par la
force des éléments mais par la manie politico-paperassière des humains.
Pourtant, personne ne s'est laissé aller à se répandre des cendres sur la tête
ni à se griffer les joues. Les sourires fleurissaient comme si de rien n'était.

Captain Phil et Pilot-Éric ont décidé que, pour se
changer les idées, on allait quitter le quai et mouiller dans une crique en
pleine nature. L'emploi du temps a été rapidement organisé. Les matinées furent
employées à "rendre le bateau tip-top pour le Passage" (les
meuleuses, les perceuses, les scies-sauteuses et scies à cloche, les pics à
rouille ont retenti). On mit à profit la sieste de Léonie pour réunionner au
sujet de nos futures publications et autres créations. Les fins d'après-midi
furent consacrées à explorer la grève et la lande à la recherche de mûres des
tourbières, de myrtilles, d'orties pour la soupe, de matériaux ligneux pour
réalisations artistiques ou purement utilitaires. Journées ponctuées par le
relevage du casier, rempli de Queen Crabs à la chair pas si ramollo que ça !
Les activités se télescopaient. Même pas le temps de lire Prisonniers des Glaces, le récit des voyages de Barents. Vers
minuit, dans la belle clarté rosissant au nord, je sombrais d'un bloc sur ma
couchette.

Doutes étouffés dans l'œuf. L'équipage au contraire se
tissait solidement, entrelaçait ses talents. Tristan le cameraman taillait une
pagaie pour l'annexe dans une épave dénichée par le Scribe. Celui-ci méditait
un texte à quatre mains avec moi au sujet des blocs erratiques qui parsèment le
"modelé glaciaire" des collines circonvoisines. Éric le pilote
continuait avec zèle son reportage photo. Phil le Marin essayait des voilures,
jouait de la guitare ("Philistins, épiciers …") et pensait à
installer la balançoire de sa fille. France, plus radieuse que jamais, espérait
que "partir tard dans la saison nous permettrait peut être de voir
davantage d'ours polaires". Tandis que Shiva-Judith révélait chaque minute
une nouvelle capacité, Cécile, notre Subrécargue-Artiste concoctait d'inédites
recettes de gâteaux et de soupes et fabriquait une tête de renne
cornu-barbichu.

Hier soir, après dîner, elle remarquait : "Cela fait
des semaines qu'on n'a pas vu la lune… elle me manque un peu…".
Tristan était dehors, à fumer une cigarette. Il a appelé : "La voilà !"

On s'est tous alignés pour la regarder émerger de la
colline : la Grosse Pleine Lune.


Une réflexion sur “Forcés d’estiver dans le fjord de Kirkenes, par Karin

  1. C’est un plaisir de retrouver vos aventures maritimes! Je reviens de 2 mois au Tchad: bah j’avais jamais autant ressenti le manque de voir l’horizon marin.
    Je vous souhaite une très bonne continuation vers la Russie! et un bon vent pour économiser ce qu’il est possible d’essence…

    J'aime

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