Bienvenue au Cap Nord ! 71°10’21’’, par Judith

Nordkapp1

Tout y est. Le parking géant pour camping-car, caravanes, bus ; le hall panoramique, la réception et ses hôtesses ; les bars et les restaurants panoramiques ; la boutique de souvenirs ; le bureau de poste ; les monuments « artistiques » ; la salle de cinéma ; les toilettes ; le musée Thailandais ; la Chapelle, sans oublier le logo stylisé « Nordkapp ».

Le site du Cap Nord est le parfait produit touristique, où comment à partir d’une position géographique on a su créer une véritable attraction, et par là-même une manne financière géniale.

Pour la petite histoire, le « vrai » Cap Nord – officiellement le point le plus extrême Nord de l’Europe continentale- se situe à quelques kilomètres plus au Nord-Ouest. Il n’est qu’une simple colline basse se terminant en pente douce vers la mer. Rien d’exceptionnel vu de la mer, en comparaison au spectacle grandiose des montagnes alentours. Aucune route d’accès n’y mène, seulement un chemin. Le « faux » Cap Nord – et pourtant Cap Officiel sur les cartes et là où se situe le complexe touristique- est une majestueuse falaise de 300 mètres d’à pic surplombant la mer.

Jusque dans les années 60, aucune route ne menait à l’île où se situe le « Cap Nord », ainsi baptisé en 1553 par le Capitaine Richard Chancellor, à bord du navire anglais « Edward Bonadventure » dans sa tentative -manquée- pour rejoindre la Chine par le Passage du Nord Est.

Nous sommes arrivés dans une baie abritée, au pied de la falaise escarpée du Cap, autrefois unique moyen d’accès. Aujourd’hui il ne reste plus qu’un ponton délabré, un escalier de bois pourri inutilisable marquant l’entrée du chemin, lequel suit une montée en zig-zag jusqu’au sommet. Une demi-heure de grimpette. Avant le Cap se méritait. Maintenant les visiteurs y accèdent par un tunnel de 800 m, s’enfonçant à près de 200 mètres sous le niveau de la mer. S’ensuit une longue route droite qui mène « au bout du bout »…

Notre arrivée au sommet est surréaliste. Là haut, une brume épaisse nous attend. On ne voit pas à 50 mètres. Les bruits des voitures plus loin sur la route nous parviennent sans qu’on puisse les apercevoir. Ambiance fantomatique. Nous voilà dans un monde bien étrange. On devine les caravanes et les bus qui vont et qui viennent, disparaissant dans les nimbes avant d’avoir apparus… Ces bruits étouffés et pourtant proches me font penser à des chars d’assauts. Nous tombons sur cette route 200 mètres plus loin, guidés par les bruits des véhicules. Il y a tellement de brume que l’on décide par précaution de faire un petit cairn, pour savoir au retour à quel endroit il nous faudra tourner pour redescendre.

Un peu plus loin sur la route, un panneau indique « Nordkapp – Entrance : 220 Nok/personne – 500 m ». Soit une vingtaine d’Euros pour avoir le droit de fouler un bout de terre ! Le « vrai » Cap le plus au Nord de l’Europe est gratuit et libre d’accès, le « faux » est un récit à lui tout seul.

Nous arrivons devant des guichets « Disneyland » où des voitures font la queue pour payer leur entrée. Nous sommes venus les mains dans les poches, mais n’avions pas l’intention de payer de toute façon. Avec une désinvolture déconcertante, notre groupe passe à côté des guichets. Personne ne nous interpelle, nous continuons… Bien vite les guichets disparaissent dans la brume.

Une centaine de mètres plus loin s’érige une stèle commémorative érigée en 1873 par le roi Oscar II du royaume uni de Norvège-Suède pour marquer la frontière de l’union. On découvre l’ampleur de l’attraction à mesure que la brume s’ouvre sur nos pas : un immense bâtiment nous fait face, deux portes automatiques vitrées s’ouvrent sur un monde « parallèle ». On ne va pas reculer maintenant que nous sommes là !

Nous arrivons dans un hall immense, bien chauffé, plafond haut et sol dallé. Une réception avec hôtesses souriantes offrent des prospectus dans toutes les langues, même en Sami ! En face, une immense baie vitrée où l’on imagine une vue magnifique sur la mer s’il n’y avait cette brume-chape de plomb. A gauche, dans le sol se trouve une roche, délimitée par des rambardes de verres. Cette pierre est gravée de la main du premier «grand touriste » étranger  venu en ce lieu, en 1909 ! De nombreuses pièces et billets ont été jetés dans la fosse où se trouve la pierre, en gage du bonheur éternel.

Nous sortons côté baie vitrée. On avance dehors jusqu’au « bout du bout ». Encore un monument: un Globe d’acier sur son piédestal. Trois marches y mènent où les touristes peuvent poser pour une photo symbolique. Aujourd’hui on n’y voit absolument rien. Le mur de brume le plus épais de la Création. On devine seulement le vide sous nos pieds. Des rambardes de sécurité entourent le site pour éviter au visiteur-mouton de s’égarer ou de chuter 300 mètres plus bas. Même le bruit de la mer est étouffé. Le silence est lourd.

Un couple étranger s’approche à la rambarde, regarde au loin sans rien voir. Le jeune homme sourit à sa compagne, amusé. Celle-ci lui lance un regard dépité. Ni l’un, ni l’autre n’ose dire tout haut leur déception. Tout ce chemin, cette longue route, cette entrée payante… pour ce néant. Ils font demi-tour pour rentrer au chaud. Au moins reste-t-il des choses à faire à l’intérieur, des souvenirs à acheter, une carte estampillée « Cap Nord », à poster, une boisson chaude à apprécier.

Nous décidons de goûter au pied du Globe. Hum… Canistrelli à l’anis et pâte d’amande. Nous avons passé le Cap quelques heures plus tôt en bateau, sous un soleil sortant des nuages, avec une très belle lumière. Personne n’est déçu et nous nous attendions de toute façon à ne rien voir. Nous sommes montés « pour le fun », pour marquer le coup.

Tant qu’à être venu ici, autant en profiter. On veut tout voir de ce complexe unique en son genre! Les Norvégiens savent bien que la vue est bouchée 300 jours par an (j’exagère peut-être), ils ont donc pensé à tout pour soulager la déception du visiteur, ou du « client », comme ils nous appellent sur le prospectus. Je déplie ce dernier et sourit en repensant à mes deux années d’études pour aborder la difficile approche du « Tourisme Durable ». Je ne peux qu’avoir l’œil critique. Ici tout a été pensé, conçu dans le moindre détail pour que  le touriste en ait pour son argent et sorte aussi souvent que possible son portefeuille.

Depuis le hall, des escaliers descendent pour mener dans un grand tunnel sous-terrain. Toute la structure est en béton massif, très laid. Dans ce couloir sont encastrées des « niches » historiques, retraçant l’histoire du Cap Nord en tableaux tridimensionnels. Du premier découvreur en 1553 au début du XX° siècle et des premiers visiteurs étrangers. Des décors en cartons pâte, des poupées déguisées comme à l’époque… un petit récit pour chaque niche. Amusant.

Le tunnel continue de descendre. A droite se trouve la Chapelle Saint Jean : ambiance tamisée, mur « grotte » avec de vraies bougies encastrées dans les fissures. Musique douce, sièges en bois design. Moderne et sobre. Je me demande s’il a lieu ici beaucoup de mariages et si un prêtre attend derrière l’autel, façon Las Vegas. Mais non. 

A gauche du tunnel, un petit musée Thailandais ! On apprend que la pierre gravée dans le Hall est la signature de l’un des premiers visiteurs « importants » : le Roi du Siam, en 1909. Un musée composé d
objets hétéroclites appartenant à la famille royal a été érigé pour commémorer cette visite.

Le tunnel débouche enfin sur le Grotten Bar. Un bar dans une grotte immense, au mur de (vraie) roche, constellé de bougies. La carte annonce la couleur : « le Troll Menu » et ses boissons alcoolisées entre 5 et 18€. La grande salle est vide ou presque et fait face à une baie vitrée. Vue sur le mur de brume, toujours…

De retour dans le hall, après avoir suivi le « circuit » faisant passer les visiteurs par un restaurant, (pour que l’on ne manque rien), nous cherchons le fameux cinéma. Un film est projeté toutes les heures, montrant le Cap Nord sur écran géant, sous toutes les saisons et sous toutes les couleurs du Soleil de Minuit. Au moins les visiteurs des jours brumeux auront un aperçu du spectacle grandiose qu’ils auraient pu voir. On décide de ne pas attendre. Dommage… j’aurai aimé pousser la curiosité jusqu’au bout.

Il reste encore la boutique de souvenirs : « la plus belle boutique d’articles de cadeaux de Norvège ». On y trouve un condensé de tout ce qui existe… Trolls, livres de cuisines, vaisselles, peaux de rennes, vêtements en laine, jouets pour enfants, cartes postales, gadgets en tout genre, objets artisanaux Sami… Sortie par la caisse évidemment.

Le dernier étage du complexe m’intrigue. Je ne saurais finalement pas ce qui s’y cache. Sur la plaquette dessinée, on voit au sommet du bâtiment comme une chambre à coucher. Un couple en miniature qui trinque ! Une chambre d’hôtel pour les jeunes mariés !? Je n’ose y croire…

Sortie sous la brume. Elle semble s’être épaissit encore. On ne voit plus à 30 mètres maintenant ! Notre petit groupe disparaît lui aussi dans ce songe brumeux. Derrière les vitres des voitures qui repartent, je vois des regards étonnés vers nous et imagine ce que peuvent bien penser les gens. « D’où viennent-ils, où vont-ils à pied ? Dans cette brume, les fous ! »

Nous redescendons dans notre baie. L’humidité a bien descendue. Notre « escalier d’  honneur » nous attend. Nous n’avons pas payé l’entrée ni acheté quoi que ce soit. Par contre, nous avons ramené des petits trésors à bord : du bois sec pour le poêle à bois que inaugurons à bord ce soir. Deux grandes premières aujourd’hui pour le Manguier : Le passage du Cap Nord et le premier feu à bord ! De quoi trinquer encore ce soir.

Le_Manguier_Cap_Nord
Le Manguier au Cap Nord


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