Le réveil des pôles

   
L'immobilité sereine des décors arctique et antarctique se serait accommodée fort bien de l'indifférence de l'humanité. Mais la perspective du réchauffement climatique et, plus généralement, celle de la protection générale de notre environnement ont tout changé.
Dans un rare sursaut d'intelligence politique collective, et pour prévenir tout risque de conflit international pour l'appropriation de territoires, un consensus international avait déjà permis en 1959 que soit signé à Washington un traité sur l'Antarctique, visant à interdire que la zone ne devienne ni le théâtre ni l'enjeu de différends internationaux. C'est assez vite après sa signature que se manifestèrent des soucis écologiques. Ainsi sont ajoutés au traité, en 1972 une convention sur la protection des phoques, en 1980 une convention sur la conservation de la faune et de la flore marines de l'Antarctique, et surtout en 1991 un protocole signé à Madrid relatif à la protection de l'environnement en Antarctique. Ce texte en fait une réserve naturelle consacrée à la paix et à la science pour cinquante ans renouvelables par tacite reconduction. L'environnement antarctique est ainsi aujourd'hui jalousement et efficacement protégé par la communauté internationale, qui est de fait la propriétaire de ce territoire nationalement indifférencié. C'est le seul cas au monde. Mais il faut reconnaître qu'au milieu de bien des difficultés l'Antarctique offrait au moins une grande facilité : il n'y avait que des manchots, mais aucun électeur.
Il n'en allait pas de même en Arctique. Si l'Antarctique est un immense archipel continental de 24 millions de km2 recouvert de 4 à 5 km d'épaisseur de glace, et fort éloigné de tout continent habité, l'Arctique n'est que de l'eau. C'est un océan très refermé, enserré entre l'Extrême-Nord européen, la Sibérie, l'Alaska, les îles canadiennes et le Groenland. Le pôle Nord est à 4.200 mètres sous l'eau. Il n'y a que cinq nations vraiment riveraines : la Norvège, la Russie, les Etats-Unis par l'Alaska, le Canada et le Danemark par le Groenland, mais ce dernier va finir de conquérir son indépendance dans les quelques années qui viennent. Pendant toute l'histoire humaine connue la glace a pratiquement interdit toute navigation. Et l'Arctique dormait dans un silence indifférent.
Depuis trois ans, tout a radicalement changé. Le Groupe international d'études sur le climat – le Giec créé par les Nations unies – a établi que le réchauffement climatique n'est pas homogène sur la planète et que s'il a provoqué en moyenne au XXe siècle un réchauffement planétaire de 0,6 degré Celsius, dans la zone arctique c'est 2 degrés.
On évalue d'autre part à près de 20 % du total mondial les réserves pétrolières repérées sous l'Arctique. L'année 2008 est la première de l'histoire où les deux chenaux de navigation contournant la banquise polaire, par l'est le long de la Sibérie et par l'ouest le long des îles canadiennes, ont été ouverts à la navigation en même temps plusieurs mois, permettant ainsi de passer d'Europe au Japon ou en Californie par le détroit de Béring plutôt que par le canal de Panama ou par le sud de l'Afrique. On est fondé à penser, vu le réchauffement, que ce sera maintenant le cas tous les ans. Cela veut dire des milliers de navires, du dégazage, des marées noires, des pollutions de toutes sortes.
Pour couronner le tout, la Convention internationale sur le droit de la mer (Montago Bay, 1982) prévoit que tout Etat exerce sa souveraineté absolue sur les 12 milles marins (20 km environ) de mer bordant ses côtes, et une souveraineté limitée par quelques conventions mais tout de même directe et presque absolue sur les 200 milles marins (360 km) qui borde ses côtes. Elle prévoit en outre que toute nation qui peut prouver qu'au-delà de ces 200 milles les fonds marins sont le prolongement indiscutable du plateau continental des 200 milles sur lequel elle exerce sa souveraineté peut demander d'obtenir l'élargissement des limites de cette souveraineté. La Russie, qui a réussi il y a trois ans à déposer par sous-marin, exactement au pôle Nord, un exemplaire en platine de son drapeau national, revendique ainsi l'élargissement de sa souveraineté sur 37 % de la surface de l'océan Arctique, en deux zones dont la plus grande inclut le pôle Nord et la plus petite une immense réserve pétrolière…
Si l'on exploite ce pétrole, les risques de pollution sont là infiniment plus grands que n'importe où ailleurs. Et la Russie en plein réarmement n'aurait-elle pas l'intention d'installer des bases de lancement de missiles sous l'océan ?
Il y a donc urgence à négocier un traité assurant la paix et la protection environnementale de la zone arctique. Ce sera sûrement très difficile, mais c'est aujourd'hui une grande cause de l'humanité.

Michel Rocard
, ancien Premier ministre français et ancien dirigeant du Parti socialiste, est membre du Parlement européen .23/02/09. LES ECHOS


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