Ithaque
L’arrivée à Ithaque est vraiment remarquable, le paysage des îles alentour, la profondeur des baies et la hauteur conséquente du relief ne laissent pas de surprendre. En réalité, on se trouve projeté dans le cliché classique de la Grèce éternelle : montagne ou colline calcaire, oliviers, cyprès, la mer bleue, tout y est et c’est une image de carte postale qui s’offre à nos yeux ébahis par tant d’harmonie (on ose ce mot).
Ces perceptions, on les accepte sans contrainte et on y retourne souvent : le détail d’un rocher, un olivier solitaire ou au contraire une forêt argentée, tout est plaisir des yeux. Vraiment. D’ailleurs, du centre de la baie de Vathy où «le Manguier» est mouillé, on distingue tout cela. Les maisons sont en général assez intéressantes dans leurs proportions et s’intègrent bien dans l’espace ainsi offert.
En montant dans un premier temps dans un joli vallon d’oliviers, de cyprès et de bedigues bêlant, nous poursuivons dans une ascension relativement raide à flanc de montagne par un sentier pierreux qui nous conduit à une chapelle consacrée à l’agios Spiridon.
Etonnantes les chapelles orthodoxes ou du moins celle-ci : fermée par une petite porte grillagée puis une autre porte de bois facilement ouvertes, on visite un intérieur bien rangé, pieusement on peut dire : partout des icônes, des porte-cierges et brûle-parfums occupent des autels, de petites tables bien propres, au sol on foule de petits tapis. On perçoit bien la piété fervente et active des gens qui fréquentent les lieux.
Sur la piste des chèvres qui hantent cette montagne, nous continuons toujours sur ce même versant duquel on découvre à chaque instant ce beau paysage marin et montagnard à la fois . L’arrivée se fait sur un large épaulement où deux oliviers multi centenaires sans doute occupent avec aisance le terrain. L’un d’eux porte des olives qui vont augmenter la provision recueillie à Leuca.
Le sol est marqué par un lapiaz assez chaotique parfois, mais on perçoit qu’il y a eu une exploitation de ce terrain bien aride maintenant car les restanques parfois éboulées laissent entendre que l’on a planté et récolté des céréales. D’ailleurs, pour confirmer le fait, on découvre une jolie aire de battage dallée encore bien visible malgré les buissons et les asphodèles qui la décorent maintenant. Des gens ont habité ici, une cabane ruinée et sans toit dont il reste quatre murs de pierres sèches témoigne encore un peu plus de la présence humaine en ces lieux depuis sans doute le Néolithique (quelques tessons de céramiques préhistoriques et antiques contribuent à comprendre la longue continuité agro-pastorale du site et de ces îles).
Pylos
La « porte » par laquelle nous arrivons ouvre vers la grande baie de Naupactos que les livres d’histoire (français) connaissent sous le nom de Navarin. C’est là qu’en 1827 une flotte coalisée russo-anglo-française détruisit la quasi totalité de la flotte du sultan de Constantinople suite à un incident provoqué par un canonnier turc un peu trop nerveux. Il est vrai que cette flotte venait appuyer l’ingérence diplomatique des grandes puissances du moment ou du moins devait s’interposer entre les rebelles grecs et le pouvoir turc. En fait, cette violente action navale activa considérablement le processus conduisant à l’indépendance de la Grèce.
La baie est donc un gigantesque cimetière de navires coulés ce fameux jour. Aujourd’hui on peut voir quelques témoignages sur la belle place du village près du port sous la forme d’un monument dédié aux trois amiraux alliés. Deux canons de bronze sont posés de part et d’autre de l’obélisque (l’un d’eux est turc, aux armes du sultan, l’autre probablement autrichien, une vieille prise de guerre sans doute).
De la visite de la vieille forteresse vénitienne à quelques encablures du port surveillant l’entrée de la baie, on a confirmation du désastre de la flotte ottomane. Dans un parc, quelques ancres et de vieux canons de fer poursuivent leur lente décomposition en compagnie d’un gros tas de boulets de fer. D’ailleurs, le corps expéditionnaire français qui resta sans doute assez longtemps pour cela construisit un « neo kastro » dans le « kastro » d’origine.
Le site a été bien restauré, et dans la cour gazonnée de cette dernière fortification, on trouve un citronnier et un oranger qui contribuent avec leurs fruits à étancher une petite soif de fruits frais.
Methonis alias Modon
A quelques milles au sud de Pylos, face à l’île de Sapienza, se dresse la vaste forteresse de Modon.
Un site important pour le contrôle des passages au delà et en deçà du Peloponnese. Le mouillage est un peu aléatoire, mais tout se passe bien malgré un temps un peu incertain, la pluie du soir et les orages au loin. Le lendemain de notre arrivée, nous visitons les lieux.
La cité fortifiée est vaste, étendue mais il reste assez peu de choses à l’intérieur de l’enceinte hormis la ligne de remparts, les fossés et de nombreuses portes marines ou terrestres. Un élément plutôt spectaculaire est la tour située au sud et placée sur une île reliée au continent par un joli pont.
Cette tour élégante se dit Bourzi, elle ressemble à un empilement de deux édifices crénelés superposés et est terminée au sommet par une coupole qui paraît d’inspiration ottomane.
Avec surprise et à notre grand plaisir, on découvre à l’extérieur de la tour, sur une portion d’enduit ayant encore résisté à l’assaut des éléments, des graffiti de bateaux. Trois représentations de ce qui semble être des navires d’assez grandes dimensions. Deux d’entre eux ont des sabords et paraissent des navires de transport que l’on estime dater, à la louche, du XIXe siècle voire du début du XXe. Le troisième est plus fruste et semble dessiné contrairement aux deux autres -à la mine de plomb- avec une matière ferrugineuse (?).
On se penchera doctement sur la question descriptive et d’interprétation d’après nos photos un peu plus tard.
La vue du nord de l’île de Sapienza (haute et boisée) me fait penser à l’affaire de «la Florida» une nef marseillaise capturée par un lieutenant de Kher ed Din dit Barberousse nommé Corseto (un Corse renégat) en 1536. Cette histoire tombait assez mal, car en principe, le très chrétien roi de France François dit le premier était allié par le traité des Capitulations avec le sultan de Constantinople, grand maître et souverain des mers du Levant. De fait, les armateurs marseillais eurent beaucoup de mal pour récupérer le navire, son équipage (incontinent mis en esclavage) et une partie négligeable (?) de son chargement. De cette histoire, on détient pas mal d’informations, tant par Honorat de Valbella, chroniqueur marseillais, que par de la correspondance à ce sujet conservée en Avignon (un prochain article à faire, surtout en ayant vu les lieux, ça devrait inspirer…).
Du cap Matapan au site de Tenaron
Depuis Modon/Methonis, nous faisons route vers le cap Matapan (dont le nom grec est akrotiri Tenaron) qui, d’après Philippe, est le «cap Horn» de la Méditerranée où tout au moins un ces nombreux «cap Horn» (pour ma part le cap Sicié en Provence est l’un d’eux).
Nous doublons sans difficulté ce beau et aride promontoire pour rejoindre tout de suite après un joli mouillage qui porte aussi le nom de Tenaron.
Justement, en interrogeant Ptolémée notre cosmographe, mentor de ce voyage, on note que sur sa carte de la région du Peleponesus, un point proche du cap est nommé Teutrona ou quelque chose d’approchant, car la graphie n’est pas toujours évidente.
Comme nous mettons l’annexe à l’eau, notre arrivée à terre parait confirmer une antique occupation. Certes, point de monuments spectaculaires, seulement sur une colline proche du rivage de ce bout du monde, un édifice modeste en forme de chapelle. Image chapelle Tenaron. De toute évidence elle a été édifiée sur un bâtiment antique : l’appareil de base, de grosses pierres taillées, est d’un format correspondant à un module antique. Deuxième confirmation, un panneau bilingue (grec, anglais), tout proche, indique qu’il s’agit d’un temple dédié à Poseidon et à l’oracle de la mort (?). A l’intérieur de cet édifice assez ruiné, on découvre au fond de curieux dépôts votifs: de menues pièces de monnaies ont été déposées sur quelques cailloux (dans un esprit totalement matérialiste, nous calculons qu’il y a environ 5 Euros) ainsi que des fleurs sèches, de petits jouets, un soleil de céramique et bien sûr une icône de la Vierge. Curieuse pratique qui se perpétue sur un lieu consacré dans l’Antiquité à Poséidon, puis à «ton Assomaton» comme dit le Guide Vert, et maintenant désaffecté mais pas tout à fait.
Tout autour du site, on voit des traces d’habitations taillées dans la roche calcaire et d’innombrables tessons de céramiques communes parsèment le sol et la petite plage de galets. Sur un sol de l’une de ces maisons une mosaïque assez jolie (motif de vagues) a été dégagée.
Des fouilles sur certains de ces habitats sont en cours. En arrivant on a vu de loin une équipe d’archéologues. Malheureusement, le temps de débarquer ils ont plié bagages.
Dans la foulée de notre prise de terre, on poursuit l’exploration en nous rendant au phare de ce fameux cap Matapan. Un joli sentier cours au flanc de cette colline aride, grise, blanche et colorée de la terre rougeâtre de décomposition des calcaires. Les traces d’un incendie sont encore visibles, bien qu’il n’y ait pas eu grand chose à brûler semble-t-il. Il reste quelques branches noircies des buissons qui, ça et là, occupaient ce terrain pentu et sec.
Arrivés au cap et au phare qui est inoccupé, nous jouissons d’un beau paysage marin avec de part d’autre le golfe de Messenie et celui de Laconie, avec au loin l’île de Cythère.
Le retour de ce bout de monde se fait sous le signe des nuées, ce qui ne dément pas la réputation de ce petit «cap Horn». En fait, un grain nous trempe allègrement jusqu’à l’arrivée sur les rochers proches du «Manguier», abri salutaire tirant sagement sur son ancre. Pendant une bonne partie de cet humide cheminement, un bel arc en ciel apparaît sur la mer, il est bientôt accompagné par un deuxième arc, ce qui à travers le rideau de la pluie nous permet d’admirer un spectacle toujours apprécié.
Le lendemain matin, après une nuit un peu agitée par le vent et la pluie, nous apercevons l’équipe de fouilleurs qui a repris le travail assez tôt semble-t-il. Nous nous préparons à descendre à nouveau à terre afin de les rencontrer, mais la pluie les fait disparaître à nouveau. Ils ne reviendront plus de la matinée malgré la fin des intempéries. Dommage, nous aurions bien aimé discuter avec eux à propos de ce site.
A terre, nous poussons notre petite exploration vers les quelques maisons, dont une taverne, et des résidences secondaires fermées, massives, neuves et assez laides, le long de la route, en haut de la pente. Il y a des gens que nous voyons d’un peu loin, et un âne dans un champ veut bien se faire caresser. Ces lieux isolés paraissent néanmoins fréquentés par les touristes pendant l’été car quelques panneaux en anglais, grec et allemand invitent les visiteurs à louer des chambres.
Tenaron, en raison de l’aridité, la minéralité du paysage, les champs de pierres (il semble ne pousser que cela) et les innombrables restanques incultes disposées sur les pentes, fait vraiment penser à un lieu oublié, une extrémité, une finis terrae mais bien plus accentuée qu’à Leuca où, malgré la saison, il y avait encore une vie. On peut se demander de quoi vivaient les gens avant la venue du tourisme.
Si ce site est bien mentionné dans la Cosmographie de Ptolémée, c’est qu’il avait sans doute dans l’Antiquité une certaine importance; un mouillage intéressant entre les deux grands golfes et probablement aussi un petit emporion heureusement placé sur la route du grand commerce maritime, c’est ce que laisse entendre l’étendue de l’habitat ancien. Le poids de l’histoire, avec ces vicissitudes, est passé par là, et l’oubli est tombé sur cette escale oubliée des dieux et des hommes …














