La banquise n’est pas le plancher des vaches, par Karin Huet

Grosse lune, grande marée, hummocks de choc.

« Kassarfik » signifie en groenlandais « poche de vêtement » ou « fond de poche ». C’est dire que le havre du Manguier est un bon abri, quasi fermé. Avec une belle banquise bien plate. Où le navire peut compter échapper aux terribles crêtes de compression dont causent Les effrois de la glace et des ténèbres et autres récits polaires.

Souple encore, cette banquise de quinze centimètres d’épaisseur : lors d’un redoux, elle a ployé sous le poids de l’igloo de Keven (il tenait à en élever un, le premier de sa vie, avant son départ ; près du bateau, pour en faire sa cabine). L’igloo a maintenant une allure un tantinet dalinienne, dôme molli trônant dans une flaque de verglas.

La banquise nouvelle est un champ de neige nuancé de quelques zones grises, avec aussi de grands ronds blancs crêpelés. Ce qui préside à ces motifs, réguliers ou irréguliers, je l’ignore. La neige est salée, nous l’avons goûtée.

D’autre part, cette banquise de Kassarfik est un parquet flottant. Flottant au gré de la marée. Si bien qu’elle n’est pas attachée à la rive, pas vraiment. Et le passage de banquise à terre ferme est plus ou moins scabreux selon la hauteur de la marée.

Quand on vient du bateau, la rive s’annonce par une première fissure parallèle à la berge. Puis deux ou trois autres, puis un réseau de fentes : on réalise alors qu’on marche sans doute sur des plaques dissociées les unes des autres. Puis viennent des plaques dont toute neige est absente, des plaques-patinoires en pente -si c’est marée basse ; à ce stade, je suis déjà pour plus de sûreté à quatre pattes et tente bravement de grimper en appelant à ma rescousse l’esprit de la sangsue, du morpion ou du margouillat, m’accrochant à toute excroissance moins verglacée que le reste. Si c’est grande marée haute, on a là au contraire des lagons couleur curaçao dilué : dans ce cas, si je peux le faire sans compromettre mon image d’équipière, plutôt que la balade à terre je choisis la contemplation esthétique des coloris exquis et des traces de renards à travers l’étendue de la banquise.

Mettons qu’on s’acharne. On parvient ensuite à ce que j’appelle des hummocks. Des glaçons d’apéritif géants, éventuellement se dérobant sous le poids de l’être humain, verruqueux, granités, bubonneux, et néanmoins lisses –aussi incroyable que cela paraisse-, entre lesquels on distingue confusément l’élément liquide pour tout dire le gouffre. On rampe, on s’agrippe, on se hisse (je parle pour moi, bien sûr, car les acolytes expérimentés ont un comportement plus digne de l’Homo erectus).

Et on entame –à plat ventre- la traversée d’une zone trompeusement moins accidentée, croûteuse et friable, les chips chinoises à la crevette de cet apéritif surdimensionné.

Parvenu dans la douce neige de la berge, on se redresse ; fier et satisfait.

Et si ça suffit pour la journée, comme trajet, on écoute la paix immense qui enveloppe Kassarfik. Médusé, on entend, venant de quelque part entre terre et banquise, l’écroulement sourd de quelque masse de glace. La marée baisse.

C’est toute la différence entre parquet et plancher, comme Cécile[1] m’a expliqué l’autre jour. Le plancher est structurel. Le parquet non.

 

[1] Elle le tient de Jean-Philippe, de la Menuiserie Verdier à Bastia.


4 réflexions sur “La banquise n’est pas le plancher des vaches, par Karin Huet

  1. Bon, Karin, je vais t’envoyer en loucedé le plan d’un parquet flottant à poser d’une part sur la terre ferme, d’autre part sur le plancher-glacé. Une belle rampe permettant de prendre un marnage de 2,2 m. Tu n’auras plus qu’à trouver un charpentier de marine, par exemple, pour te fabriquer cette rampe qui t’évitera de ramper. « Je rampe pour vous » sera son petit-nom… 😊. Bises à tous, Patrick

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  2. Saperlipopette entre le silarluppoq et le perluppoq ! Il faudrait des crampons pour crocheter la glace neigeuse. Quelle aventure !
    Deschamps dit que le « blue lagon » à base de curaçao bleu + vodka + jus de citron fait courir de moindres dangers…
    Bravo Karin

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