Tovqussaq, par Candice

Jeudi 11 juin 2015. Tovqussaq.

Troisième jour de grand beau, notre perception du temps semble s'être dilatée. Après deux jours de navigation — cap toujours vers le Sud, et une escale la première nuit un peu avant le grand fjord de Kangerlussuaq — nous voici à Tovqussaq : dans une charmante petite baie à quelque cinquante milles au nord de Nuuk. Lorsque nous arrivons, le soleil a déjà délicatement décliné et par quelques manœuvres afin de mouiller dans un recoin à l'abri de tout vent, le voilà qui disparaît complètement derrière deux petits monts. Brr ! Ça caille ! Quelqu'un a éteint le soleil, il est où l'interrupteur ? Mais la nuit sera douce et tant silencieuse : d'un silence rond et plein, rond qui vous enveloppe de tous ses bras et plein de l'eau qui se déverse en petites cascades ici et là au flanc de la roche noire dont les sommets et quelques pentes demeurent encore enneigées.

Ce matin, le café encore fumant, Phil et moi mettons dix minutes à déchiffrer quel jour du calendrier ce jour peut-il bien être. On remonte à l'envers l'ordre des jours, et il me revient en tête une discussion autour de la découpe purement arbitraire de l'espace-temps : ici, il y a bien un seul jour, le jour polaire, qui dure, d'un équinoxe à l'autre, six mois. Ni plus, ni moins. Et si un jour dure six mois, alors moi j'ai seize ans et un printemps : tout ça colle parfaitement. Et en plus, ça nous laisse tout le temps de rentrer dans le jour tranquillement, on se resservira donc un deuxième café. Notre fatigue est bonne, de celle des enfants qui ont crapahuté la veille les monts enneigés et se sont repus des meilleurs crackers sur le toit du monde en sifflotant de concert avec les baleines venues jouer dans la baie qui s'étend au-dessous d'eux. Ô Mère Nature, ô Mer, ô Merveilles.

En redescendant de notre point de mire — élu meilleur spot du monde pour pique-niquer, Colin dévale à toute vitesse les pentes jusqu'au petit bateau hors bord tandis que je suis évidemment à la traine — ma devise étant « lentement mais sûrement, et puis peut-être aussi un peu sur les fesses » — ce qui me permet néanmoins de constater l'agilité de chacun à courir les montagnes et d'apprécier par la même occasion Phil, très en forme depuis le lever*, qui se lance dans un mime guilleret tandis qu'il redescend la poudreuse en sautillant. Le voilà en effet, qui transmute ses deux bras en deux grandes ailes qui se mettent à battre, à battre, ce qui semble lui donner élan et vitesse mais aussi un air d'autruche qui se serait plantée de continent ce matin en se levant et aurait fraichement débarqué, oui c'est ça, une autruche polaire arpentant gaiement les pentes enneigées du Groenland. Je me dis, le bonheur donne des ailes – ou bien, ça a l'air super facile en fait de se transformer en oiseau pour être léger – ou bien encore, putain Candice t'es à la traine, zoum sur les fesses dans la neige.

Moi qui pensais que le Groenland, ça allait être le Byzance de la soupe lyophilisée, nous voilà rois du monde avec des morues pêchées par huitaine depuis l'arrière du Manguier — de trois kilos deux cents grammes s'il-vous-plaît ! — et de jolis carrelets pour lesquels j'imagine une fin somme toute heureuse, c'est-à-dire panés puis frits puis mangés avec un bon vieux nuoc mam. Je crois que nous avons atteint le paradis. Si Crusoé avait naufragé dans cette baie-là, pour sûr, il n'y aurait pas eu besoin de faire mille bouquins de son histoire puisqu'il y a suffisamment à boire, à manger et à s'occuper par ici. D'ailleurs, Colin et Julie ne s'arrêteraient jamais de pêcher (à part pour se lancer dans la confection d'un pain maison).

Ce matin, après le café donc, (voyez comme le temps s'étire, on s'y perd de joie), nous décidons d'aller visiter le petit hameau abandonné qui se trouve sur l'île en face de notre mouillage. Et nous voilà partis pour sillonner à bord du petit hors bord, la baie de part en part. Pssssshhhhh psssshhhhhh psssshhhhhh ! De loin sous les fonds, puis à quelques mètres seulement de nous, leurs souffles nous alertent. Nous nous engouffrons alors au plus dans la brume (brume blanche, mer grise métallisée, luminosité au taquet) afin d'aller saluer les baleines humpback (jubartes en français). Plonger, réapparaître ainsi de suite et encore : la beauté de l'instant n'a d'égale que leurs danses et notre émerveillement partagé.

Nous ressortons des brumes et débarquons sur la petite île. Le hameau abandonné se donne des airs de Far West groenlandais : des petits rails à destination de charriots de mineurs traversent une partie du site, des maisons en bois éventrées laissent le paysage infiltrer à travers elles, des tonneaux à la renverse et autant de gros câblages rouillés jonchent le sol… Il semblerait que le site fut autrefois une station baleinière (et non pas balnéaire, sic le Captain) avec des panoramas éblouissants de beauté. Ici une plagette, là un lac gelé, ici encore une crique aux rebords glacés et par là-bas un os de baleine de trois mètres sur deux, ok bon, c'est merveilleux ici, on va se faire un barbecue du tonnerre avec vue sur les baleines ! Festin de rois encore une fois sous ciel bleu étincelant, ce sera poulet entier grillé aux herbes et de délicieuses patates cuites au four (pour la recette exacte, demandez la vidéo « Recette de Maïté (VII): le poulet groenlandais plutôt danois grillé à la mode sudiste »). La réflexion commune alors que nos ventres se remplissent et que le soleil continue de taper : le bonheur tient vraiment à peu de choses, un poulet, des patates… et la baie de Tovqussaq ! Après la petite sieste de bienheureux, nous retournons saluer de plus près les baleines avec le petit hors bord et profitons de bancs énormes d'Eiders qui tournoient au ras de l'horizon…

* Phil qui nous a réveillés au son de la guitare et de sa voix ensoleillée « Les enfants, il est l'heure de se lever, il fait si beau et l'Arctique si changeant la la la la la profitons de cette belle journée la la la la la » (ndlr. la reconstitution des paroles n'étant pas du tout fiable du fait d'un passage de l'état de sommeil — de plomb — à l'éveil, la rédaction tient à présenter ici ses excuses auprès de l'auteur-interprète de ce doux clairon matinal).

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Manguier dans la baie

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3 réflexions sur “Tovqussaq, par Candice

  1. Eh mais on a une écrivaine de talent à bord du Manguier ! Merci Candide pour ce magnifique billet qui nous font regretter de ne pas être avec vous ! Une fine plume au service de l’enthousiasme 😊

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