Clin d’œil, par Phil le marin

Souvent, même si ce n’est que le bref instant d’une crête qui déferle, je pense à toi, Alain.

Tu es parti trop tôt bien sûr, mais la vie est elle jamais assez longue pour des êtres comme toi ?

Je t’ai découvert au volant du pétaradant C15, en route pour Lorient. A voix haute, forte même, Karin me lisait tes poèmes. Les aires d’autoroute défilaient au rythme de tes mots, je n’étais plus au volant de mon bruyant Citroen mais bel et bien à la barre du LO 686070, bravant tempêtes, écueils ou lourdeur administrative …

Quelques jours plus tard, je serrais enfin ta main, une vraie main de marin. Quelques mots, quelques sourires, et tu étais déjà reparti. Pour toujours.

Tes poèmes ont enfin trouvé leur place à bord,  et l’autre soir, quand nous étions perché sur notre caillou au milieu de nulle part, c’est vers eux que je me suis tourné pour une compagnie complice, comme une sorte de réconfort …

Pour ceux qui aiment la mer et ne le connaîtraient pas encore : Alain Jégou. Entre autres, Passe Ouest aux éditions Apogée.

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Rituel portuaire

J’accoste toujours dans un port avec la pénible impression de rejouer une scène mille et une fois répétée, de retrouver un vieux rêve inachevé, une fantaisie mentale bâclée et ennuyeuse abandonnée lors de ma dernière partance.

J’aborde le quai avec la même apathie de cœur que lorsque je me laisse emporter par mes plus glaireux cauchemars.

Je baigne dans le flou douteux et tire la vilaine tronche tant l’arrive me pèse.

Vaseux et mollasson, le corps dépenaillé, la silhouette avariée, la dégaine délirante et inquiétante d’un terre-neuvas en fin de campagne, je m’affale sur le plancher des vaches et des beaufs, la tête encore toute criblée de souvenances belliqueuses et maculée d’embruns vachards.

Je me traîne aux premiers pas, avant le premier verre. Largué, il me faut ramer pour revenir à la civilisation, retrouver la bonne case, le poste qui me revient et convient à mon état douteux, reconnaître les flonflons du bal ringuard, me remémorer pour rejouer la petite musique de la vie sur terre, réintégrer ma place dans une formation populeuse, réapprendre à chaque fois les gestes de l’intégration et de l’intranquillité citadine (…).

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Mercredi soir, nous avons « tenu conférence » au lycée d’Aasiaat, devant quelques profs et une grosse poignée d’élèves, ceux qui étaient venus à bord et quelques autres. De 19 à 21h, j’ai parlé de la Corse, de la Norvège, de la Russie, de l’Alaska, du Canada, de notre vie de nomades – que certains ont sans doute assimilée à celle de vagabonds. Un peu surpris de l’attitude de certains profs – certains ne nous ont même pas salué ni en arrivant ni en partant alors que nous faisions cette intervention tout à fait gracieusement. Beaucoup semblent subir leur vie ici, leur attitude laisse transparaître un ennui profond. Je retrouve ici le même état d’esprit qui nous avait choqué à Paulatuk : ici comme au Canada, partir en Arctique est vécu comme une sorte d’exil, de punition. Essentiellement pour « faire du fric ». Cet état d’esprit me désarçonne. L’Arctique est une telle révélation pour moi, j’apprends tellement de choses avec le peuple Inuit, qui m’oblige à remettre en cause tant de soi-disant valeurs acquises que je n’arrive pas à comprendre ces gens qui n’aspirent qu’à rentrer chez eux, à la civilisation …

Heureusement, les élèves étaient plus animés, posant des questions, riant de notre « karaoké des glaces ». Nous en avons retrouvé un bon nombre hier soir, au concert de Rasmus Lyberth, un chanteur Groenlandais qui est en tournée avec son groupe au Groenland (il vit au Danemark) et se produisait hier soir au gymnase. Concert absolument génial, servi par un acteur hors pair (la tradition des conteurs Inuit est encore bien présente !). Hélas mille fois hélas, Colin avait oublié sa caméra, et j’avais laissé à bord mon magnifique Zoom H4N avec lequel je me lance dans la prise de sons … Quel dommage, car je doute de ne jamais revoir un tel concert …

Rasmus Lyberth


3 réflexions sur “Clin d’œil, par Phil le marin

  1. En 1981, alors que j’arpentais seul les solitudes brûlantes du Turkestan chinois et me désaltérais à l’ombre d’une tonnelle dans l’oasis de Turfan, deux cadres chinois engagèrent la conversation. Ils ne comprenaient pas que je vienne de mon propre gré dans cette région alors qu’il y avait selon eux tant d’autres endroits à visiter en Chine, la « vraie Chine », celle de leurs ancêtres Han, pas celle des Kazakhs et des Ouïghours où ils avaient été envoyés et où ils trainaient leur ennui d’expatriés dans leur propre pays. Cela faisait 10 ans qu’ils vivaient là, ne parlaient pas un mot de la langue locale et ne manifestaient aucun intérêt pour la culture ouïghoure …

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