Histoire de cartes, par CZH

Le passage du Nord Ouest, quand on regarde la carte tout là-haut, c'est comme une poignée de pâte crue envoyée dans une bassine de friture ou une projection d'enduit frais tombé de la truelle et figé en milliers d'éclaboussures. Iles, îlots, cailloux, anses, baies, pointes, canaux, détroit, golfe, archipel. Dédalle de grumeaux. L'intérêt c'est que cela donne aux cartographes matière à baptiser. Chaque circonvolution aussi bien liquide que solide offre de quoi honorer les mécènes des expéditions, glorifier les explorateurs, commémorer les capitaines et leurs bateaux, rappeler d'heureux ou de dramatiques événements. Les cartes nautiques nous racontent les aventures des différentes explorations polaires. Les noms déposés reflètent leur parcours à la manière de calques qui se superposent et parfois s'entremêlent. Un peu comme les traces de traineau qu'il m'a semblé déceler l'autre jour sur un morceau de glace dérivant. Une mélopée de noms qui résonnent et se font écho: Nansen Bay, Asmundsen Gulf, Larsen Sound, Rasmundsen Gulf , Nordenskjold Island, avec en contre point les noms de leurs bateaux : St Roch Bassin, Gjöa Haven, Fram Point, Terror Bay. A force de compulser le dictionnaire des explorateurs, cela devient une sorte de jeu lancinant : associer le nom de l'explorateur à son bateau, à son époque. Ça occupe l'esprit pendant les heures de quart, comme celui d'associer les empreintes et les crottes d'animaux à leur espèce d'origine lors des ballades à terre. Nansen à bord du Fram et sa célèbre dérive arctique en 1893. Les triangles imprimés dans la boue et les granulés en forme de gros mégot, ce sont des oies. Amundsen à bord du Gjoa ,1903, premier explorateur à trouver le passage du Nord ouest. Les tas de noisettes géantes, ce sont des bœufs musqués. Larsen, sur le St Roch en 1943, premier bateau de la marine canadienne à faire le passage du nord ouest dans les deux sens. Les grosses figues séchées, ça c'est du caribou. Rasmunsen à bord de son traineau sillonnant la banquise dans les années 1920. Les gros boudins avec de l'herbe dedans, déjections de grizzli. Nordenskjold à bord du Véga, ouvrant le passage du Nord Est avec son capitaine de vaisseau Pallander en 1875. Des noms sur une carte, des crottes sur le sable, lorsque le vent du nord nous tourmente et que la brume nous désole, voilà qui peuple et anime ces étendues solitaires et monochromes.


Une réflexion sur “Histoire de cartes, par CZH

  1. Je vois que vous en chiez, ô Captain Phil, ô Longue Fille Cécile ! (même que ça t’inspire une page immortelle). On vous admire tous, vous et votre sang-froid-pas-gelé et les gros boudins du Manguier et on croise les doigts pour un prompt petit chenal rien que pour vous…

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