Les surprises du Cap Alitak, par Karin Huet

Le 29 juillet au soir, terre ! Le cap le plus méridional de l’île de Kodiak et, derrière – la Carte et le Capitaine le savent – une baie à l’abri du noroît, Lazy Bay. Comme l’indique le portulan du bord, le cap porte un feu (balise lumineuse plutôt que phare), ô surprise allumé ! Surprise car nous nous imaginions encore au cœur de la Nature Sauvage et Quasi Pucelle, seulement égratignée il y a dix siècles par les pétroglyphes des chasseurs de baleines alutiiq. Or donc voici que les lumières se multiplient ! On identifie des projecteurs de mâts de seineurs, une autre balise lumineuse rouge et… serait-ce un village ? Non, le village d’Akhiok est décidément à deux milles au nord. Alors ? Une conserverie. Elle aussi mentionnée sur les documents de bord mais nous n’en avions cure car, fort souvent, dans cette région de l’Alaska, la conserverie a brûlé, il y a 20, 10 ou 2 ans. À onze heures du soir, le Manguier mouille au milieu d’une flottille de pêche illuminée. Sur les ponts on travaille… On avait dit Lazy Bay ?

Au grand matin (en fait il est près de midi, comme on le verra), nous débarquons sur la pointe des petons sur un ponton de cette usine isolée au creux d’une baie aux verdoyantes collines. Sur l’une de ces collines, des lettres géantes annoncent : HOLYWOOD. Un panonceau plus discret, et contradictoire, sur l’un des blancs hangars en planches, indique : Ocean Beauty Seafoods. Inc., ex-Alitak Packing Cie, established 1917. Progressant parmi les chicanes des pontons et des hangars, nous tombons sur une dame blonde assez avenante pour que, après lui avoir demandé où se trouve le magasin pour ouvriers et si nous pouvons y faire nos emplettes, nous osions exposer notre ardent désir de visiter une « cannery» (conserverie). « Oh, certainement ! Notre manager sera ravi, il adore montrer l’usine, voici la porte de son bureau, retrouvez m’y quand vous aurez terminé vos achats… »

Voilà quelque chose de peu ordinaire ! Mais, pendant qu’une partie des Mangonautes s’approvisionne en sweat-shirts ou chaussettes aux armes d’Ocean Beauty Seafoods, je contemple les ouvriers sortant des divers hangars et confluant vers un bâtiment limitrophe. Pause lunch. Notre instruction ès industrie alimentaire me paraît compromise dans l’œuf.

C’est compter sans Woody Knebel, un blond moustachu et affable, à la contenance à peine infléchie par une maladie de Parkinson, manager depuis… un bon nombre d’années. Il invite notre équipe à déjeuner, en attendant la reprise du boulot. De ce repas, nous sortons repus, charmés et déjà initiés. La conserverie ouvre d’avril à fin octobre et traite  harengs, morues, flétans et surtout saumons, qu’elle met en conserve ou congèle. Dans la seule journée d’hier, elle a traité 300 tonnes de saumons, pêchées aux alentours par des seineurs ou set-netters indépendants mais « loyaux » à la cannery. Les 200 ouvriers et ouvrières sont en grande majorité philippins et, eux aussi, à 99% les mêmes qu’à la saison précédente. « Un jour, nous conte Woody, deux baleines sont venues se gratter contre l’appontement. J’ai ordonné qu’on arrête le travail pour venir regarder. Vous ne pouvez pas faire ça !  a protesté un contremaître. Qu’est ce que c’est qu’un quart d’heure de perdu pour le rendement, comparé à un spectacle qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie ? Tout le monde est venu regarder les baleines se gratter. » Son patron, à Seattle, secoue la tête quand il apprend ce genre de chose ou quand il voit les piliers du vieil appontement décorés façon pétroglyphe alutiiq (Woody a écrit une monographie[1] sur ceux du Cap Alitak) mais il s’incline devant les résultats : la conserverie d’Alitak est la première de Kodiak pour le volume traité.

Nous suivons Woody dans le dédale presque coquet des entrepôts et hangars, pénétrons à sa suite dans les entrailles assourdissantes et mouillées de la Bête-à-Mettre-en-Boîte. Enfilant et désenfilant à plusieurs reprises nos filets à cheveux et à barbes, trempant consciencieusement nos semelles dans les pédiluves de désinfectant et négligeant le port des bouchons d’oreilles, pour tenter de capter des bribes d’explication à travers le tintamarre. « Chambre froide à -30°F… contient 1 million et demi de livres de poisson congelé… congelé part en Chine… Pas prendre des photos dans l’atelier œufs de saumon… Japonais n’apprécieraient pas… 1 demi million de livres d’œufs traités par jour… vont aussi en Israël et en Russie… 4 catégories de traitement dont 3 à l’aide de saumure… caviar, sujiko… Boîtes sont fabriquées à Seattle… remplies ici… étiquetées à Seattle… machine remplace 32 personnes… Attention aux courroies de vos sacs, ces machines sont dangereuses… là, on trie le poisson par qualités, cet homme, là, est unique, très expérimenté… » Le tâteur de saumons morts ne peut être supplanté par la mécanique, apparemment. Et tous ces humains qui, de la main gantée ou du couteau, complètent le travail bâclé des machines à éviscérer. Et toutes ces petites mains (féminines) qui, avec des pincettes, enlèvent ou ajoutent une miette ou une arête dans les boîtes dorées remplies de rose pâle qui défilent inexorablement sous leurs yeux.

Des questions nous brûlent la langue. « Non, on ne fait pas les trois 8. Nous n’avons pas de locaux pour loger plus d’ouvriers, donc ils travaillent de 7 heures du matin à minuit. En changeant de poste toutes les deux heures. On les nourrit toutes les deux ou trois heures. Semaine de 100 heures. Combien ils gagnent ?  Nous les nourrissons, logeons, payons leur aller-retour depuis Seattle (s’ils partent avant la fin du contrat et sans bonne raison, le prix du voyage est retenu sur la paie) et ils reçoivent entre 20 et 7,75 $ l’heure. Pourquoi ne pas employer des autochtones puisqu’il y a un village tout près ? Impossible ! Ils viennent quelques jours puis disparaissent. On leur demande pourquoi ils ne sont pas venus travailler : C’est le moment de cueillir les baies ! »

Woody nous mène jusque dans le grenier d’un entrepôt, sous de grosses poutres. «C’est un endroit qui fait peur la nuit, glisse-t-il à Agathe, les Philippins n’osent pas venir ici ». Nous admirons les planchers épais mais il faut regarder en l’air : un nœud coulant. La légende de la Alitak Packing Cie. Une ouvrière chinoise se serait pendue ici. « Mais c’est impossible, ils sont trop petits, il aurait fallu quelqu’un pour la pendre ».

Cerise de la visite : le petit musée que le manager commence à aménager au cœur d’un des vieux bâtiments toujours en activité.  Deux pièces où sont disposés, entre autres, un doris de pêche et sa voile à livarde, une machine à fabriquer des boîtes datant de 1882, en état de fonctionnement, et une maquette de seineur sculptée dans la masse ; le bateau s’appelle Woody.

La semaine dernière, il y avait un Y en plus dans l’inscription sur la colline, nous a-t-il dit. Je n’ai pas tout compris. Qui a eu l’idée de ce HOLYWOODY ?

 


[1] From the Old People, The Cape Alitak Petroglyphs, Woody Knebel, The Donning Company Publishers 2003

 


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