La bucolique croisière d’une marmite à voiles et moteur en Alaska, par Karin Huet

Pas de coup de vent hier, quoi que Pierre en dise, mais un temps bouché façon brouillard. Le Manguier suit la côte de la Péninsule d'Alaska vers le sud. Illusion de grand large grâce au white-out. Cinq heures comme ça et quelques formes péninsulesques et îliennes se dessinent sur tribord et sur l'avant -grâce de la navigation conjointe du Traceur et du Capitaine.

J'ai lu dans les livres que, pour les marins, ce n'est pas la haute mer qui présente du danger mais bien l'approche de la terre et du port. De barre en cette circonstance solennelle où la terre se matérialise soudain, à portée d'étrave, je rameute mes neurones et raidis mes nerfs optiques. Seule la présence du Capitaine à mon côté empêche mes poils de se hérisser d'inquiétude… "Psst !", le bras de Cécile apparaît par le passe-plat qui fait communiquer timonerie et carré, deux verres remplis à ras-bord sont habilement saisis par Phil le marin, avecques une assiette de canapés à la crème d'artichaut. Ouzo pour lui, Cap corse pour moi. C'est l'heure de l'apéritif, le patron m'invite à " barrer bourrée " et me donne la becquée.

Tandis que le bateau, sous notre conduite, déborde Channel Rock (oui, vous avez bien compris, "l'écueil du chenal") et que Phil s'esbaudit de la ressemblance des lieux avec la Bretagne ("toutes ces pavasses à fleur d'eau"), je commence doucement à modifier mes notions de marine peut-être trop antédiluviennement acquises. La suite me les bouleversera à tout jamais.

Quatre équipiers, plus qu'allègres suite à une partie de cartes (prétendent-ils) qui vient de s'achever, s'élancent par le passe-plat et remplissent la timonerie. Je m'apprête à passer la barre au Capitaine pour le grave moment de la prise du mouillage. Mais il y a la voix excitée du moussaillon qui lui demande la recette exacte de la meringue, parce que Cécile a fait une rouille avec des jaunes d'œufs et… Phil propose au moussaillon de lui apporter en timonerie le fouet et les blancs à battre en neige…

Dîner à l'abri de Terrace Island, en halo de brume sur mer d'huile. Soupe de poisson morue-flétan, servie dans une cocotte à l'ovale similaire à celui du Manguier.

Ainsi va le Mangonautisme quand le temps est bruineux et qu'il n'y a pas grand chose à voir. Aujourd'hui, une autre facette. Toutes voiles dehors (sous GV et yankee seuls, avec un force 3 de travers, notre marmite file ses 3,5 nœuds) avec le moteur qui turbine, le bateau cingle toujours vers le sud-ouest, toujours longeant de loin la Péninsule. Soleil et ciel bleu. Glacier et volcan Chiginagak, neiges éternelles. Dauphins noir et blanc, yingyang sur flancs, aileron et queue. Macareux papillotent. On s'ancre devant Ugaiushak Island. Saute dans l'annexe pour rendre visite à une colonie de phoques gris puis gravir les hauteurs vertes de l'île, duvetées du bleu des lupins et des géraniums sauvages. Joie de fouler la toundra élastique et multicolore. Jusqu'au nid de deux aigles. Sur l'horizon sud, au large, les îles où nous irons demain. Joie de s'y vautrer, dans la toundra.


3 réflexions sur “La bucolique croisière d’une marmite à voiles et moteur en Alaska, par Karin Huet

  1. hahahhahaha: le passe-plat!!!
    J’imagine quand même que l’auteur, Papaoute de son état, se contente d’engloutir, puis de racler les os et les plats et de sucer ses doigts comme il se doit sans pour autant mettre la main à la pâte à tourte et autres pâtés… Elle suit sans doutes le précepte selon lequel « Pour un Papaoute qui se respecte, la cuisine est par définition faite par autrui »…
    Pour en savoir plus sur le véritable régime alimentaire atavique de l’auteur du billet du jour, consultez:
    Huit bouffées de sagesse papaoute, par Karin Huet, aux éditions Gros Textes

    J’aime

  2. Et pour plus de recette mangonautiques, of course:
    L’insensé périple d’un remorqueur à voiles de Corse en Alaska par les route des glaces, aux éditions des Magonautes

    J’aime

  3. Un petit bonjour de Paris où le soleil est revenu, après une longue absence. Nous aussi avons vu des vagues, des oiseaux, des fleurs, et tout plein de nuages se reflétant dans l’eau – – – du Lac du Bourget, lac glacière semble-t-il, mais c’est une très vieille histoire. Bisous à tout l’équipage de Claude et de Catherine

    J’aime

Répondre à Catherine Le Vu Annuler la réponse.