Cidugnim tugida, par Karin Huet

Ce matin, on lève l’ancre (ah ! ce vigoureux guindeau du Manguier, auquel j’ai oublié de rendre justice lors de mes louanges à l’échantillonnage de l’ancre et de la chaine ! ce matin, j’ai poussé l’irrévérence jusqu’à le qualifier de « zinzin » -« T’as mis le zinzin en marche ? »-,  alors que je lui suis si reconnaissante, en fait, non seulement de la beauté de ses rudes rouages costauds mais aussi de la sève pour moi mystérieuse, nommée « hydraulique », qui les meut !), ce matin, donc, d’une poussée aisée quoique ferme et prolongée sur la manette du guindeau, on lève l’ancre.

On va naviguer quelques heures, pour rallier Sand Point. Le temps est « couvert clair », comme écrit Phil dans le livre de bord. Le vent contraire d’est reste d’une force acceptable, 6 dirais-je. Et le baromètre monte, un vrai bonheur ! Par les vitres embuées de la timonerie,  les yeux panoramiquent : harmonie de gris, mer gris glauque, nuages gris foncé, îles, îlots, îlets, caps, éperons et pinacles gris sombre. Et dents de scie blanches crêtant la Péninsule sur bâbord. Malgré la variété des formes et des gris, -serait-ce le ronron du moteur ?- on ressent un semblant de monotonie. Un zeste de vacuité.

On se réjouit alors car, pense-t-on, pour le billet de blog du jour, une fois décrits les gris, on pourra enfin donner dans l’historique, le linguistique, ou bien flashbacker sur les émerveillements floristiques des jours passés. Annoncer que l’on se trouve en territoire aléoute, « mer-itoire » qui va de l’île Attu, tout là-bas à l’ouest, jusqu’à l’archipel Shumagin inclus (Kodiak, c’est en zone alutiiq). Placer les quelques expressions aléoutes glanées à la bibliothèque de False Pass (le mois de mai, par exemple, il est grand temps de le mentionner, se dit cidugnim tugida, i.e. le mois des fleurs). Se remémorer le rose pourpre des pédiculaires laineuses, le vieux rose et la fragrance des orpins, le rose tyrien des rhododendrons lapons, tenter encore d’évoquer la toundra, le plancher des ours, étrange radeau de mousses et d’arbrisseaux nains qui paraît flotter sur une matière semi-liquide, épais trampoline réticulé où la marche est tortueuse, à la fois pénible et jouissive…

Mais voici que le navire atteint le waypoint, un cap de l’île Unga, dans l’archipel Shumagin. L’instant présent s’impose puissamment. Un cap au nom bizarre de Bay Point, à l’aspect plus bizarre encore. Il semblait, de loin, la souche d’un arbre qui aurait eu mille mètres de haut. Sur la naissance des racines nichent des centaines de mouettes tridactyles. Le Manguier stoppe à son pied. Souple géométrie, inouï gaufrage de longs cristaux noirs somptueusement drapés puis verticaux, soutachés de bandes diagonales ou verticales d’ocre jaune, de vert pomme ou de gris amande. Difficile d’en détacher les yeux.

Le soleil perce, pour la suite de la route et l’arrivée au creux d’une nouvelle baie sauvage, Coal Harbour. Ce sera le dernier mouillage de la croisière d’Aldona et Christian.

Et, enfin, les voilà ! Les baleines. Deux baleines qui, nonchalantes, dans le calme de cette fin d’après-midi, font le gros dos de ci de là autour du bateau ancré par dix mètres de fond seulement.

 

 


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