Un Manguier rouge sur la mer d’Alaska, par Karin Huet

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Old Harbor

Un Manguier rouge sur la mer d’Alaska
Ces années-ci on le voit
Un Manguier rouge sur la mer d’Alaska
Ce printemps-ci il est là

(sur un air connu dans les années 70)

Retrouvé le Manguier, un an et demi après en avoir débarqué. Inséré au port de Kodiak dans une rangée de bateaux de pêche tous différents les uns des autres, il ne dépare pas. Il n’a plus rien du yacht. Les hivers l’ont tavelé ; en rouille et en gris foncé. « Ya que la peinture de la Marine Nationale qui tient, » observe Captain Phil, toujours fier de l’origine du navire.

Voilà pour les branches et l’écorce du Manguier ; premier abord.

Et puis s’ouvre la porte du carré, on pénètre dans le cœur. C’est encore plus chaleureux qu’avant. Les objets et sculptures en bois d’épave ont proliféré ; les livres se serrent et se pressent, rendant les étagères pansues ; les cuisinières se sont multipliées (la dernière venue : la Dickinson au fuel, qui diffuse en permanence une tiédeur clémente et soutient une bouilloire toujours à poste) ; les placards et les coffres sonnent plein ; les photos, dessins, affiches se jouxtent en mosaïque sur le vaigrage et je retrouve punaisé le routier de l’Océan glacial arctique qui, à la fin du Passage du Nord-Est, détendu par l’humidité, battait comme un cœur dans le roulis.

Le temps d’approcher un troupeau de bisons sauvages sur fond de silo de lancement de fusée, de grignoter de l’algue verte sur la grève aux fossiles, de dîner avec un chasseur d’ours à l’arc sur le pied de guerre, de regarder passer à hauteur de nez un aigle pygargue planant, de mordre dans un hamburger de bison, de respirer l’encens d’une chapelle orthodoxe en bardeaux, de déguster des lambeaux de saumon fumé avec du vin de baies, d’écouter quelques anecdotes sanglantes d’ours achevés au poignard, d’admirer la serre d’Annie et d’y croquer un radis et trois épinards, de fouler la mousse épaisse et moelleuse entre les grands conifères … etc… (quelques heures) et on appareille. Grand beau. « A little breezy », certes. Il souffle un force 8 de nord-ouest.

Judicieuse navigation vers le sud, à l’abri de la côte est de Kodiak : mer pas formée. Tous dans le ventricule avant du cœur du Manguier. Je veux dire la timonerie (qui n’est séparée du carré aux nourritures gastronomiques, intellectuelles et artistiques que par une sorte de passe-plats, en fait aussi un passe-personnes, à peine obturé par la valve d’un tapis tunisien qui valse). Tous à bader les crêtes alpines enneigées, les noirs pinacles rocheux qui débordent les caps, les souffles des baleines. Et à nous relayer à la barre. À « prendre les rennes du roncin », comme disait notre Médiéviste, restée cette année en la vieille Europe.

Qui «tous» ? Phil & Cécile et leur nistonne Agathe ; Aldona, présidente du Futur musée Maritime de Kodiak ; Christian, Ambassadeur du Pays d’Aubagne ; et moi-même.

Le soir, mouillage devant Old Harbour, l’un des six villages de l’île. Chacun n’est relié au monde que par voie maritime ou aérienne. Soir suivant : l’ancre est jetée dans une crique isolée, dans un calme parfait.

Fenêtre météo pour foncer du sud de l’île de Kodiak vers l’archipel des Shumagin. Au début, restes du coup de vent. « Je suis été un peu malade », disait la poule verte dans Maurin des Maures, nous rappelle Christian. Et certains d’entre nous se sentent poule verte. L’après-midi, tout s’aplanit, le soleil est toujours là, puis la lune qui croît…

Au matin du  vendredi 13, pour la bruine, le ciel lourd et le vent qui se lève, nous sommes amarrés à Sand Point, dans les Shumagin Islands, port incroyablement abrité. Sourires des marins qui prennent nos aussières, des copains qui étreignent Phil, Agathe et Cécile. C’est ici qu’ils ont hiverné en 2009-2010.

 


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