De False Pass à King Cove (péninsule d’Alaska) ou l’entrée dans le Pacifique, par Philippe Rigaud

Pacificum mare septentrionalis, c'est ainsi que dans le latin cartographique on dénomme la partie nord du grand océan au-delà du grand arc alaskan et de l'archipel des îles aléoutiennes.

Pour pénétrer dans la vaste étendue on traverse la péninsule, venant de la mer de Béring et pour nous du nord-est, par le détroit dit de False Pass (ce passage marque la fin de la péninsule d'Alaska, au-delà commence l'archipel aléoutien). On peut d'ailleurs s'interroger sur ce toponyme qui parait désigner cette entrée comme une «fausse passe». Il s'agit d'une question intéressante puisqu'en fait le passage peut se faire d'un bout à l'autre. La consultation du dictionnaire anglais Harrap's laisse entendre que false signifie perfide, d'où vraisemblablement cette qualification pour cette entrée un peu complexe en raison de hauts-fonds et des bancs de la côte nord mouvants et de ce fait difficiles, certainement, à sonder et cartographier. Il est sûr également qu'il vaut mieux l'embouquer à courant de marée portant dans ce sens mais aide utile le balisage existe : bouées vertes à bâbord, rouges à tribord (le système latéral en usage aux USA). Le passage commence par un littoral bas avec un paysage de toundra celle rencontrée ailleurs en Sibérie et sur la côte d'Alaska, rousse et noire avec quelques touches de vert. Dans le fond, en arrière plan du rivage des montagnes, élevées. L'une d'elles dans la brume du matin se présente comme un cône, un véritable volcan, couvert de neige.

Les milles s'enchainent sur la bonne route. Entrée dans la baie de Becherin : une ouverture vers des montagnes assez hautes, sans neige si ce n'est plus loin quelques grands névés rescapés de l'hiver précédent, couleurs pastels de la végétation arbustive, des touches de buissons vert foncé s'accrochant aux pentes pierreuses, éboulis, falaises ocres ou noires, ravines descendant vers la mer et cônes de déjections marquent l'arrivée des pentes rapides et l'étroitesse du rivage. Arrivés dans cette baie nous attendons un peu en essayant de contacter par radio la conserverie que l'on distingue un peu plus loin de l'autre coté, au sud-ouest. On obtient finalement la réception et on apprend qu'il est possible avec le courant de marée favorable de prendre la route vers la sortie a priori dans de bonnes conditions.

Un navire se présente au loin venant du nord, d'où l'on est arrivé. On attend son approche en faisant route lentement puis Le Manguier prend son sillage, on le suit. Il a l'air de connaître le chemin, peut-être que le Bering Hunter, un crabier (reconnaissable à sa grue au milieu du pont, passerelle déjetée en arrière et bouées servant à marquer les casiers) se dirige vers King Cove, notre destination. On le suit à environ une encablure (ca. 180 m).

Ça y est on a dépassé le cap, on est entré dans la Pacificum mare, grand moment pour Le Manguier et son équipage. Sur bâbord la péninsule d'Alaska avec de grandes falaises et l'entrée de Cold Bay, à tribord les premières îles aléoutes qui s'éloignent au fur et à mesure de notre avancée vers l'est, toujours en suivant le Béring Hunter qui -bien gentiment- nous ouvre la route et écrase les vagues en créant un chenal de tranquillité (on reste attentif cependant !).

Avec l'entrée de Cold Bay le paysage s'élargit sur notre septentrion, la masse des montagnes s'agrandit et se dégage parfois du magma nuageux qui s'accroche aux plus hauts sommets, névés et roches sombres ponctuent ces altitudes élevées. Le paysage est remarquable au point que l'on se sent pris d'un irrépressible besoin de parcourir, d'embrasser ces vastes étendues désertes s'élevant rapidement vers les cimes.En route nous découvrons avec étonnement de grandes algues flottantes et dérivantes au gré du vent et des courants. Ces grands laminaires dénommées kelp ont été détachées des fonds et forment parfois de véritables ilots, assemblées mouvantes de tentacules brunes un peu inquiétantes. On se tient à l'écart des ces amas en divagation au prix de quelques écarts de barre, il ne faudrait pas que ces kelp se prennent dans l'hélice !

Encore dans le lointain de notre port de destination nous pouvons voir de dégageant peu à peu des nuages une haute montagne acérée et enneigée, elle se découvre et bientôt au détour d'une grande moraine nous pouvons distinguer un glacier imposant et raisonnablement pentu. Enfin, on avait perdu les glaciers depuis la Norvège, bienvenus à ceux d'Alaska.

Avec l'approche, le sommet, les pics déchiquetés, le glacier, ses séracs et les rapides contreforts s'estompent puis disparaissent masqués par un nouveau paysage, des montagnes moins rudes aux pointes adoucies en apparence mais aussi plus austères avec leurs grands éboulis gris et noirs prennent leurs places, nous arrivons dans la baie de King Cove, nous quittons le Bering Hunter, nous prenons port à King Cove. Finit transit.


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