Entre les quarts de barre, pas grand-chose d'autre à faire que de rester bien tranquillement allongé. On s'en remet au barreur et au capitaine pour nous mener à bon port. Je passe donc une bonne partie de la journée couchée sous la table du carré, calée entre la banquette et la table. Agathe fait de même. C'est étroit – le grand Nono de Bastia n'y passerait pas l'épaule- mais c'est encore l'endroit le plus sûr pour ne pas se faire éjecter de la banquette.Impossible de dormir, l'ouïe en écoute, retenue par les bruits de verre et de vaisselle qui s'entrechoquent violemment à chaque coup de gîte. Je retiens mon souffle à chaque fois, m'attendant à ce que les bouteilles, les pots et les plats se brisent en un concert final. Dehors, la bôme de grand voile grince et la voile claque sèchement d'un bord sur l'autre. Tiendra-t-elle ? Parfois un bruit sourd inattendu me fait dresser l'oreille et je me lève pour ramasser l'objet hétéroclite (livre, boîte, lunettes…) qui vient de se faire déloger brutalement. L'horloge du carré fait le pendule pendant que notre drapeau des Etats-Unis " home-made " fini de sécher et se balance mollement au dessus du poêle à bois. Le plus grand symbole du nationalisme américain n'était hier encore que notre humble torchon à main.
L'estomac n'apprécie pas la lecture dans ses conditions et écouter de la musique devient aventureux pour l'ordinateur. Il ne reste plus qu'une occupation: REVASSER ! Génial… il n'y a bien qu'en mer que l'on peut se permettre ce luxe total, la pensée n'étant parasitée par aucun autre impératif du genre " il faut que j'aille faire ceci ou cela ". Je songe que la rêvasserie entre dans le " Top 10 " de mes occupations favorites et que c'est certainement pour cela qu'autant de rêveurs aiment passer du temps en mer.
Agathe interrompt ces pensées vagabondes par un : " J'ai envie de vomir ! ". Je m'extirpe difficilement de dessous la table, cours comme un pantin chercher un seau. Trop tard… Je nettoie et l'aide à se changer. Pas le temps de finir qu'elle me demande déjà -tout sourire- des biscuits ! Brave petite. Un vrai marin.
Tant qu'à être debout, autant en profiter. Par ce temps, aller aux toilettes devient compliqué : les wc du carré sont " hors service " et les wc sur le pont sont impossible d'accès pour le moment sous peine d'être éjecté par dessus bord ou de s'assommer contre une porte ou un mur. Reste le seau à l'arrière du pont, en faisant bien gaffe. Comique de situation. Je suis contente que personne n'ait l'idée de sortir à ce moment là.
Il fait déjà nuit dehors et la mer n'en fait toujours qu'à sa tête. Tout juste le temps de me rallonger et de chantonner de vieux airs que Philippe R. -installé sur la banquette au dessus de moi – oublie que je suis par terre et me marche dessus en allant discret comme un chat chercher un biscuit. Ça n'est pas grave, c'est déjà l'heure de mon quart. C'est parti pour deux heures de rodéo : une main à la barre, l'autre cramponnée au siège !
Tout ça pour vous dire qu'après bientôt 10 000 milles parcourus depuis Bastia, on n'a pas encore eu l'occasion de s'ennuyer à bord du Manguier…
* dixit Gontran de Poncins dans Par le détroit de Béring : on y trouve beaucoup de clins d'œil à notre aventure…

