Cinquième jour en Russie, déjà! par Karin

Le 10 : consignés au mouillage.

Le 11 : Irina, l’agent-maritime, nous trouve une place sans eau, sans électricité au Port de Pêche. Un angle de ponton béton-avarié-tôles-tordues-crocs-tendus accueille Le Manguier parmi ses frères remorqueurs ou bateaux de service, de même forme mais beaucoup beaucoup beaucoup plus rouillés, noirs, bosselés, encombrés de mic-mac. Ils vont et viennent et donnent parfois une bourrade au Manguier. La mer est d’huile, au sens sale : une eau noire, moirée, où dérivent des ordures, des tripes et des foies livides. Les deux hautes cheminées d’une centrale thermique voisine, graduées de rayures, nous permettent de mesurer la hauteur du plafond nuageux. Irina se débrouille en anglais ; elle annonce que, si nous ne faisons pas jouer nos relations dans notre gouvernement et si nous n’avons pas accès à Poutine, « You will be FROZEN here ». Nota : le fjord de Mourmansk n’a gelé qu’une fois en 40 ans ; elle parle d’immobilisation légale.
Nous foulons enfin la terre russe : les pistes et quais défoncés, entre des bâtiments aux faux airs de profond abandon. Sas à travers un immeuble gris-Staline : passeports pour sortir du port et passer la porte (leçon d’étymologie !). Les gens ont le regard fuyant.

Le 12 : Eric, notre Chevalier-à-l’Ordinateur, s’éclipse. Il part en campagne. Nous autres, nous trouvons un bain public (« bagna », sauna) pour nous décrasser corps et âme. Au dîner, Eric annonce qu’on lui a prêté un bureau dans une entreprise de géophysiciens (des connaissances de travail ; avant de devenir Vagabond, il était géophysicien). Il a passé la journée à bosser : notre dossier est en règle et en bonne voie, contrairement aux dires d’Irina.

Le 13 : Bravant les averses, le Scribe et l’Ecrivain s’esbignent en duo à la découverte de Mourmansk : achat d’un guide de conversation à l’usage des touristes russes en France ( !), grimpette vers les canyons d’immeubles gris, le vieux phare et ses flammes et registres à la mémoire des péris en mer, l’église neuve tapissée d’icônes. Marche dans la bruyère et les camarines pour regarder sous le nez Aliocha-le-soldat-de-60m ( ?)-de-haut. Là, des jeunes mariés en escarpins pointus trinquent au champagne devant le panorama. Incursion au marché, où une accorte poissonnière nous fait goûter moult morues et flétans fumés, bien gras et moelleux, « compulsoires de buvette », comme l’écrit Rabelais. Après cela, une bière s’impose…
A leur retour la bouche en cœur, le Scribe et l’Ecrivain trouvent l’équipage aux postes d’entretien. On prépare Le Manguier pour la visite de sécurité par l’Administration de la Route Maritime du Nord !

Le 14 : Le patron d’Irina sert d’interprète entre Eric&Phil et Monsieur Babitch, responsable de la flotte de brise-glaces qui veille sur le trafic de la Route Maritime du Nord. Questions de marin à marins sur la solidité du navire, l’épaisseur des tôles, les compartiments étanches, le moteur, l’hélice, le poste de soudure. On déploie le routier de l’Océan Glacial Arctique. Conseils et avertissements. L’équipage (y compris Agathe et Léonie) retient son souffle. –« Bien, vérifiez auprès de votre assureur que vous êtes bien couverts au cas où vous occasionneriez une pollution maritime ; dès que nous en recevrons notification, nous enverrons notre rapport à Moscou. Etes-vous prêts à appareiller ? – Oui, il nous reste seulement à faire le plein de gasoil. » L’équipage respire.
On pense achat de vivres. L’équipe de Vagabond transmet son expérience de l’alimentation en milieu polaire aux subrécargues du Manguier. France : « Ici, il fait 15°, au cap Tchéliouskine, on nous annonce -2°. Là-bas, on n’aura plus besoin de salades mais d’une bonne grosse platée de riz ou de pâtes avec beaucoup d’huile ou de beurre. »
D’autre part, le contact avec les travailleurs de la mer de Barents s’établit. Presque chaque Mangonaute a déjà été invité à un bord ou un autre. Tristan tient bien la vodka ! Avec mon homologue Philippe, hier, au soleil couchant de onze heures, nous dépecions une morue-pour-20-personnes offerte à Eric par un marin de chalutier. France et Judith posaient pour le mécano-dessinateur d’un ravitailleur. Le tovaritch Constantin, matelot sur le remorqueur voisin s’excusait mille fois : « Karinoushka, je n’ai pu porter qu’un seul de tes jerrycans d’eau parce que, regarde cette cicatrice, ce bras a été blessé, je suis désolé, j’aurais voulu porter les deux bidons ! » (traduction extemporanée : Eric Brossier)


Une réflexion sur “Cinquième jour en Russie, déjà! par Karin

  1. Merci à tous, et particulièrement à « Karinoushka »,de nous faire partager votre vie. Impatience quotidienne de savoir « où vous en êtes » et quel nouvel épisode a été posté sur le blog.So far, so good: votre ténacité est récompenséee. Vivement que le point rouge de l’OS8154 bouge vers l’Est! Bisous Catherine et Claude

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