Ayant quitté les fureurs de la ville depuis une éternité (au bout de trois semaines de Groënland, le temps ne se compte plus) de douces et sublimes mélodies sont venues prendre le dessus…
Je ne parle pas des guitares, saxos et autres flûtes à bec. Ce ne sont que les elfes du bord : créatures des ombres, toujours aussi présentes que savamment discrètes, libérant leurs notes aériennes aux moments où on ne les attend plus.
Qui d’autre donc charme et émoustille ainsi nos oreilles ?
Une légion de bruits insolites et le plus souvent étrangers à nos souvenirs. Je ne parle pas ici du Baudouin ! C’est à son rythme de métronome et avec la toute la gravité d’un jeune patriarche qu’il propulse le Manguier en pleine sécurité. Il sait se faire oublier. Il est respecté. Nul ne se risquerait à ergoter sur ses quelques décibels de trop bon vivant…
Certains de ces bruits, fort triviaux, animent ou accompagnent nos songes. Ils vont des voluptueux ronronnements de nos compagnons de chambrée aux impatients soubresauts grinçants d’une ancre au sommeil agité. D’autres viennent les interrompre au petit matin, ou beaucoup plus tard certains jours, malicieux et sans vergogne, telles ces deux satanées portes que les premiers échappés du lit doivent franchir chaque jour au réveil. Si impertinentes qu’elles ne semblent parler qu’au matin et savent se faire oublier dans la journée…
D’autres heureusement plus romantiques, mais qu’il ne faut pas négliger de prendre au sérieux, sont ces rugueux et curieux câlins que glaçons de toutes tailles viennent sournoisement prodiguer à la coque du Manguier. De nuit, ils semblent terribles et intrusifs et s’amusent en tambourinant de leurs facéties. De jour, on les évite avec prudence, mais lorsqu’ils sont trop serrés les uns contre les autres, il faut bien les pousser. Ils gémissent, rechignent, se font bruyamment entrechoqués les uns contre les autres pour finir parfois dans une belle cabriole accompagnées de généreux « splash ».
Plus trop de place pour évoquer les autres bruits du bord qui envahissent au rythme cadencé de nos estomacs la cuisine du bord. Ils ne sont rien sans les effluves qui les accompagnent. Je vous laisse les imaginer et, ceux qui ont mis les pieds sur le Manguier doivent déjà avoir les papilles en éveil.
Je passerai rapidement sur le sourd coup du gourdin venant abréger le destin aquatique du poisson sorti de l’épuisette…
Il ne reste que le meilleur.
L’ample souffle sourd d’une baleine en pleine chasse, les milles crissements d’une glace pilée, broyée aux pieds de l’immense glacier à qui elle fait une parade immaculée, l’onde tonnante et profonde d’un iceberg se rompant au loin, aussi majestueux que le plus enragé des volcans.
A la baguette !

