Festival Disko ! par Pierre Ducos

Il faut farfouiller dans tous les recoins du livre de bord, faire le tri en ses souvenirs les plus vivaces et ceux fantasmés issus des nuits douillettes au fond du sac, finir par redérouler le film des photos et des vidéos pour être sûr de ne pas travestir le fil de  ces derniers huit jours, oublier quelques merveilleux moments ou même embellir à l’excès ce que le Manguier nous a dévoilé de Disko !

Et tout hit parade est une entreprise si ardue qu’il faut en assumer une injuste partialité ou se borner, chacun, à l’évocation très personnelle de quelques temps forts.

Dans ce dernier registre j’en reviendrai au premier jour ! Ilulissat envahi sournoisement par un flot de glace et de glaçons de tout poils pendant la nuit alors que le Manguier, insouciant, s’était paisiblement alangui parmi les bateaux de pêche une fois ficelé à son imperturbable quai de béton.

Réveil incrédule dans ce port s’ébrouant sans espoir dans cette pelisse bien encombrante et  Le Manguier ne pouvant que contempler les efforts incertains de téméraires bateaux pour se désengluer de ce bel habit blanc.

Le spectacle méritait un autre point de vue et la balade vers l’entrée du Jacobshavns Isfjord découvrit un ahurissant spectacle de glace : pics enneigés, montagnes glacées, flots de banquises enchevêtrée, falaises irisées d’ombres crépusculaires, reflets improbables se faufilant sur une mer étouffée proche de rendre les armes…

A dire vrai il vaut mieux se référer aux photos d’amateurs, largement suffisantes pour pallier les déficiences du vocabulaire, et autrement plus exaltantes !

La même punition se renouvellera deux jours plus tard face à l’Eqip Sermia. Il y aurait lieu de convoquer ici la meilleure littérature et les auteurs les plus talentueux  pour rendre justice à la beauté inépuisable du spectacle des glaciers. L’Eqip Sermia est l’un de ces puissants seigneurs, y faire face requiert respect, admiration et méditation….

Le quitter et s’en détacher irrémédiablement serait trop difficile s’il ne nous avait détaché comme compagnons de route une escouade d’ambassadeurs de tous grades : une innombrable armée de gigantesques icebergs, des cohortes de glacier en débris et des divisions de glaçons aux infinis visages.

Une délicate attention, mais un piège ! Une étouffante marée blanche dans laquelle s’engluait le Manguier - un horizon inexorablement obstrué - des eaux libres, purs mirages….

Plus question de laisser le moindre espace aux chevaux du puissant Baudouin. Bien au contraire, les retenir et les faire frémir, pour les frotter respectueusement aux encombrants, indolents et insubmersibles obstacles….en contournant prudemment les plus majestueux et les plus inflexibles d’entre eux.

Ravaler ses pulsions, tenir la bride haute à sa monture, tenter, éviter, s’adapter, soupeser et décider, c’est le lot du capitaine dans cet univers bloqué, incertain, inconstant et imprévisible.

Du haut du nid de pie, l’augure du meilleur chemin, porteur d’espoir, interroge les nuages et l’horizon, ausculte mirages et certitudes et…distille ses messages.

On passera.

On est en effet passés, soulagés, mais définitivement piqués par l’insidieux virus des glaces. Ainsi, des jours plus tard, évanouie de notre champ de vision, l’époustouflante parade des icebergs géants nous laissera comme orphelins. Nous chercherons au fin fond de la ligne d’horizon les ultimes vestiges de cette incomparable parade d’étranges créatures de glace se bousculant et jouant des coudes pour apparaître au premier plan dans toute leur somptuosité, excitant notre imagination, rivalisant d’éclats dans leurs livrées aux textures de froid.

Mais non, Disko n’aura pas livré ses derniers feux….et c’est une autre histoire. 


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