Eloge de l’attente. Chapitre 2 par CZH

Les mêmes, une semaine plus tard, 150 miles plus loin.
On ronge son frein, on reste serein.
Une semaine déjà que le manguier circonvolue parmi les plaques de glace, s'engouffre dans les chenaux d'eau libre, rebrousse, contourne, s'encalmine, s'engage dans quelques corps à corps retentissants et mémorables pour forcer le passage quand la glace se relâche.
Tantôt semblable à une terre fraichement labourée, hérissée de mottes, tantôt à un étang recouvert d'épais nymphéas étroitement imbriqués, la banquise n'en finit pas de fondre.
A une lenteur exaspérante. Tranquille placidité supérieure de l'élément qui n'a que faire des stupides timings que s'impose l'engeance humaine. La rentrée des classes, les avions qui décollent, le café qui diminue dans le fond de la boîte, le p-cul qui s'amenuise.
La banquise qui n'a que faire non plus du temps qui file, du retour de la nuit qui obscurcit nos soirées, du retour de la neige qui saupoudre les collines. Mi-août, en arctique c'est la fin de l'été. A nouveau les oies se réunissent et préparent la migration d'automne. Bonnes élèves, elles ont bouclé leur programme, les petits apprennent à voler, le nouveau plumage est en place.
Mais les glaces restent là, s'accrochant aux îlots, s'amoncelant dans les détroits. Et le vent, cette année n'est pas de la partie. Orienté depuis des semaines à l'ouest, il n'offre à la banquise d'autres alternatives que de se compresser sur la côte nous interdisant l'accès au détroit de Bellot, le fameux passage qui permet de rejoindre la terre de Baffin en remontant par la crique du Prince Regent.
Déjà deux fois que nous traversons le détroit de Franklin pour essayer de trouver un passage. Nord, sud, est, ouest. Rien à faire. Une bande de glace d'environ 6 miles d'épaisseur nous barre la route. Il n'y a plus qu'à attendre sur l'autre rive dans une des nombreuses baies qui jalonnent la côte, que la glace fonde en suffisamment grande quantité.
Heureusement, la faune est là pour nous réconforter. Lorsque nous entrons dans notre baie de mouillage, le fond est agité par des dizaines de bélougas en train de pêcher. Un véritable concert de sifflets et de gazouillis se propage dans l'onde et nous parvient à travers la coque.
Il paraît qu'on les surnomme les canaris des mers ! C'est alors qu'un ours polaire entre en scène, se met à l'eau. Plié, écarté, tendu, plié, écarté, tendu, il rejoint le bateau, renifle longuement les effluves de notre petit groupe surexcité, agglutiné à la poupe, puis se dirige vers le troupeau de bélougas. Après quelques tentatives d'approche infructueuses, il se hisse sur la plage, ramène ses pattes sous son ventre, étend son museau dans le sable et contemple pensivement le festin qui se déroule sous ses yeux. Peu après, il s'en repart par la terre de sa démarche souple et nonchalante de grand prédateur.
Un peu plus tard dans la soirée, c'est un lièvre mi gris mi blanc qui vient faire un tour sur la plage et détale en quelques bonds.


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