Consolons nous ! il n'est pas de grandes aventures, d'exploits ou de projets mirifiques qui n'aient été soumis aux caprices du temps. Celui qui " passe ", qui file entre les doigts, s'échappe et revient sans cesse égrener les mesures d'une obsédante mélodie….
Rassurons-nous ! c'est " dans le coin " que le célèbre Amundsen et l'équipage du Gjoa se sont trouvés coincés pour deux hivernages successifs au fond d'une baie que les glaces ne voulaient plus quitter…
Rions de nous qui voulons dompter les caprices de ce temps bien récalcitrant !
Car depuis près de dix jours nous rêvons de commander aux vents capricieux de diriger le cours erratique des glaces, de renverser l'ordonnancement des marées, celui des isobars et pourquoi pas celui des courants marins….Et si le soleil voulait bien continuer de briller ce serait encore mieux !
Plus prosaïquement, " scotchés " sur un îlot en face d'Oscar Bay nous attendons tout bêtement, après un parcours impeccable parmi les glaces depuis Cambridge Bay et Gjoa Haven…grâce aux fruits d'une parfaite union dans l'adversité entre un valeureux navire, d'expertes vigies et un capitaine dont les qualités d'expérience et de sensibilité maritime ne trouveraient pas la place d'étaler leurs galons sur les deux manches d'un seul uniforme !
Bien sûr nous avons tenté de sortir du piège glacé il y a quatre jours mais sans succès: verrous glacés fort compacts, horizon résolument bouché et courants bien contraires nous ont sagement ramenés à notre mouillage de Blenky Island où nous regardons passer en rang serrés nos amis les glaçons : dans un sens le matin, dans l'autre l'après midi…
Ici c'est comme un peu à l'hôpital : soins le matin (et Dieu sait que Le Manguier en a besoin et mérite de se faire bichonner) et promenade l'après midi (nous en reparlerons). Et on attend en permanence l'avis de la Faculté (Patrick)! Pour tenir le coup, il faut aussi garder un bon coup de fourchette, mais çà sur le Manguier, c'est dans les gènes !…et fera certainement l'objet d'une chronique ultérieure
Côté suivi, nous sommes parés : les graphiques météo et les cartes canadiennes des glaces sont examinées à la loupe chaque jour – Patrick transmets les précieuses infos glaces avec une régularité de métronome et des commentaires avertis et bien pensés, jamais dénués de la pointe d'humour nécessaire à faire avaler les nouvelles les plus maussades. Ecrans allumés et cartes étalées, longuement examinés, repoussent ainsi de jours en jours le moment du grand départ pour Bellot !
Car c'est bien le détroit de Bellot qui se fait tant désirer et devient l'objet de tous nos fantasmes ! Sa garde rapprochée de glaces impénétrables reste stoïque malgré les attaques du calendrier….Mais quelques signes de faiblesse, un peu de relâchement, et nous serons là, foi de Mangonautes ! D'ailleurs, Patrick nous l'a permis, demain nous nous faufilerons un peu au nord pour tester la résistance de l'ennemi….
Entretemps pour prendre l'air, un coup d'annexe et Blenky Island ouvre tout grand ses charmes : rivages poissonneux, colonies de loons, bécasseaux et premiers grandes envolées des oies. Un peu plat encore cette île, certes, mais le nez au ras du sol permet à ceux qui n'ont pas de lumbago de s'extasier sans fin sur la beauté des pierres finement tranchées par le gel et sur les minuscules fleurs qui se lovent douillettement contre leurs flancs ensoleillés – la puissance minérale au service des plus faibles !


