Le 23 Juillet dès 8 heures le Manguier a repris sa route.
Waypoint : Herschel Island. Time To Go : 6 heures. Au sortir de Demarcation bay, les glaçons
se sont écartés, nous laissant la voie libre. Le ciel se couvre, nous sommes
dans l’œil d’une perturbation qui vient du sud et l’air est très doux. On doit
frôler les 10°C. Sur le pont c’est tête nue et bras de chemise ! Le vent
nous pousse. Chacun vaque à ses occupations. Le capitaine dans sa timonerie
fredonne, un œil sur le cap, un autre sur la carte, le troisième sur le sondeur
(pour l’instant, grand luxe ! on a 20 m de fond !). Yves, après avoir
expliqué pour la centième fois comment transférer les photos de l’appareil sur
l’ipad puis de l’ipad sur l’ordi Mac (celui de Cécile mais sur la session de
Philippe) puis du fichier Mac sur la clé d’Agathe (baptisée par ses soins
« blou trène » en hommage à un certain air de jazz retranscrit
phonétiquement) qui ira sur l’ordi PC de la timonerie, entame sa première
sieste (bien méritée !) de la matinée. Béa reluque à la jumelle, loin sur
la côte une tâche brune qui pourrait être la silhouette d’un ours brun.
Brigitte s’instruit, bien entourée : cahier, dico, stylo. Pierre peaufine
sa rédaction du jour. Agathe s’extrait de sa couchette, le regard encore un peu
colmaté. Nous passons une frontière, celle du Canada.
Il est presque midi, j’empoigne la cocotte pour la soupe du
jour. Un petit potage léger au cinq féculents : patates, semoule,
haricots, avoine, vermicelle agrémenté d’un bouillon de tomates, oignons,
saucisses, huile d’olive, épices.
Ça s’avale tout seul et ça tient au corps ! Bravement,
l’équipage se ressert mais ne parvient hélas pas à bout des 5 litres de pâtée.
Il est 15h, la ligne de côte s’épaissit, dessinant l’île
Hershel, le vent forcit, le fond remonte, les averses se succèdent.
On approche, le sol est vert épinard, la terre qui s’éboule
est brun foncé, la mer thé au lait.
On arrondit une première pointe, la côte défile. Une
deuxième pointe et l’on entre dans la baie Tétis. Coupée par un banc de terre
sur laquelle se dressent un groupe de maisons. Encore quelques mètres. Au
guindeau, il faut débrailler l’engrenage, relever le linguet, donner un quart
de tour au petit volant rouge pour libérer le frein et dans un fracas
métallique l’ancre plonge entrainant 40 mètres de maillons. Un autre quart de
tour dans le sens inverse et la chaine est bloquée. Mouiller à la volée, ça
s’appelle.
Philippe propose une descente à terre, à la rencontre des
silhouettes que l’on aperçoit dans la boucaille. Tout le monde s’encapote. Je
reste à bord avec Agathe, VHF en veille sur le canal 68 (au cas où il me
faudrait leur venir en aide !). Plus personne à qui casser les oreilles,
nous en profitons pour sortir nos instruments et improvisons un petit duo pour
flûte et saxo. De temps en temps nous scrutons l’horizon, pour nous assurer que
nous n’apercevons rien d’anormal dérivant en perdition sur les flots.
Quelques heures plus tard, tandis que mijote le sixième
féculent de la journée : un gratin de riz, nos vaillants équipiers
reparaissent et racontent:
La cabane de l’héritage Center retraçant la vie sur l’île
avec les premiers baleiniers à la fin du XIX°, les populations locales décimées
au 9 dixième sur un simple rhume.
L’équipe de scientifiques qui étudie le dégel du permafrost
créant de vastes bourbiers dans la toundra (atteignant par endroit jusqu’à 6m
de profondeur).
La gentillesse des deux rangers autochtones à poste pour les
4 mois d’été et qui assurent entre autre l’accueil des touristes.
Nous prévoyons une seconde descente à terre le lendemain
pour un échange de signatures sur les livres de bord avec tamponnage à l’appui.
En partant les rangers s’assurent que nous avons bien notre compte de pin’s de
l’île Herschel, un pour chacun.
Et puis l’on repart, le temps nous rattrape, un avion attend
Béa, Yves, Brigitte et Pierre à Tuktuyaktuk.


