C’est l’heure, l’époque, le moment. Au fond de la baie de port Chatham, à l’embouchure de la rivière. Un endroit comme il en existe des milliers en Alaska, les saumons remontent. A fleur d’eau, des dizaines de nageoires se pressent et luisent au soleil, grouillent et ondulent. Frayer et mourir. C’est écrit, programmé. Comme pour les cellules : la vie passe par la mort.
Lentement, la rivière se putréfie. Au fil des marais, les corps s’échouent et recouvrent les grèves. Mâchoires démantibulées, crâne dépecé, colonnes vertébrales, peau vidée comme un vieux tube de dentifrice, viscères, corps blafards à moitié dévorés, orbites sanguinolentes. Le saumon meure, le saumon se régénère. Sans un bruit, il happe d’ultimes goulées d’oxygène, agonise longuement.
Autour, c’est la curée. Tout le monde se sert : hommes, oiseaux, rongeurs, rapaces, carnassiers, jusqu’aux insectes nécrophages. Et s’il en subsiste encore une miette, ce sera la terre qui l’absorbera. Le saumon meurt et la nature toute entière s’en nourrit.
Aujourd’hui, le ciel est d’un bleu presqu’opaque, la végétation resplendit dans la lumière poudrée de septembre. Les grands corbeaux font retentir leurs chants gutturaux comme un carillon de bois. Des vols de goélands s’entrecroisent drapant l’azur. L’odeur de décomposition s’intensifie.
Soubresauts, silences.
« Ne pleure pas mon p’tit loup c’est la vie qu’est comm’ça…la, la, la … » Et puis faut pas traîner si on ne veut pas se prendre la renverse de courant dans le nez. On part à Seldovia.



