Amatuli ,au petit matin, avait enveloppé jusqu'au cou sa verte peau d'un épais manteau de brume, annulant par là nos velléités de la veille : gravir ses pentes abruptes.
Un flétan juste à point ( ni trop gros ni trop petit) honore la canne à pêche de Julien. Aussitôt pris, aussitôt débité, fileté. Patience c'est pas encore l'heure du repas ! On annonce du Sud Est, alors autant tracer la route. Ciel et mer se confondent dans la douce grisaille de la houle. Le manguier roulote gentiment, l'équipage ronflote. La péninsule se dessine. Je suis sur le grand routier de l'Alaska notre itinéraire : Gore peak, Gore point, Arch rock. La côte est une véritable dentelle : fjord, montagne, glacier, comme une grosse gifle d'écume cristallisée.
On vise, entre Long Island et Brown Mountain, Tonsina Bay : une alcôve de spruces aux replis secrets, ourlée de mille et une cascades. L'eau est d'un vert intense.
Tandis qu'une partie de l'équipage explore avec l'annexe les ressources du site, Philippe s'emploie au démontage de la pompe d'eau douce, qu'est-ce donc qui grippe l'arrivée d'eau ?
Sur le poêle à bois réduit lentement un coulis d'ananas, oignon, beacon pour accompagner le flétan qui marine depuis le matin. (Ah Karin, on est encore loin de la philosophie porridge !). Le diagnostic de la pompe est rendu quelques heures plus tard : un rotor a grillé. La petite planète Manguier va devoir s'adapter au manque d'eau, on juge presqu'à l'unanimité (Axel encaisse vaillamment le coup : plus de shampoing quotidien, Agathe est aux anges : elle échappe à la douche hebdomadaire) que c'est un bon entrainement pour la grande pénurie terrestre des années à venir. Donc : on écope l'eau des cieux, on stocke, on chauffe. Bref, la débrouille en attendant de pouvoir réparer.
Au fond de la baie les saumons remontent la rivière, on en cueille quelques uns et l'on s'arrache à la beauté enchanteresse de Tonsina. On longe la côte vers les tentacules de glace du Kenai qui descendent jusqu'à la mer. D'autres noms évocateurs : Ragged Island, Black Bay, Thunder Bay.
Puis on s'engouffre dans Northwestern Fjord enserré de toutes part d'écoulement de glaces.
Encore une autre facette spectaculaire de l'Alaska. La masse et la puissance de la glace et du roc. Un monde de contrastes qui semble régi par des lois naturelles qui nous dépassent. Des châteaux aux tourelles bleu strié de noir, des gouffres tonitruants, des barrages de glaces et d'eau qui cèdent, des blocs qui s'effondrent puis le silence à nouveau, l'immobilité un peu menaçante.
Hier nous avons remonté à pied les bords praticables de l'un des glaciers. Dans le sable gris acier, on trouve des puits d'eau turquoise à la profondeur insondable, des langues de torrent qui charrient des tonnes de glaçons concassés, des dunes de terres noires poussées, tractées par la machinerie tellurique, des grottes de glace transparente qui fondent. Je pense tout à coup à l'histoire du petit escargot qui voulait voyager et qui embarque sur la queue d'une baleine. Elle l'emmène découvrir le monde. Il est à la fois émerveillé et écrasé par le sentiment de sa petitesse.

