Afognak, c'est l'île magique pour les lecteurs de cartes nautiques, avec Marmot Bay mentionnée par Karin mais aussi, lorsqu'on en fait le tour dans le sens inverse des aiguilles d'une montre au départ de Kodiak Harbour : Duck Bay, Peril Cape, Izhut Bay, Marmot Strait. Puis Tolstoi Point (un cousin de Léon a propos duquel Karin raconte une histoire incroyable mais vraie …), Seal Bay (ce mot ne doit pas etre traduit lorsqu'on parle aux autochtones : phoque you n'est pas une chose a dire à un gaillard Alaskan mal embouché !).
Après Perenosa Bay, on arrive à Shuyak Strait. Ce détroit est fort mal pavé et un chouia trop étroit pour le Manguier, surtout avec fort courant aux fesses et 20 nœuds dans la grand-voile, brouillard épais devant, pluie sur le roof et buée dans la timonerie.
Philippe, timonier de quart pour l'embouquer, ce détroit, s'en souviendra (pas moi ni le capitaine mais le troisième Philippe dans l'ordre d'arrivée à bord, toubib urgentiste de son état).
Le Manguier se faufile comme à la parade entre les noirs récifs, le timonier enquille une chicane digne de celle dite de la Rascasse au Grand Prix de Monaco et la partie étroite de ce Shuyak Strait est passée : ouf !
Quelques minutes plus tard, le Cap'tain souhaite faire un pit stop devant une ancienne cannery (conserverie). Nous longeons les grandes poutres piles du quai, toutes plus vermoulues les unes que les autres. L'équipage est paré pour passer des aussières "en téléphérique", à l'avant et à l'arrière, autour des 2 poutres les moins brinquebalantes mais … NO WAY !
C'est un coup à se prendre l'énorme quai et son lot de baraques en ruine sur le coin du remorqueur …
Avec sagesse, le cap'tain décide de mouiller dans l'anse voisine, d'autant que des panneaux disposés sur le quai sont clairs : NO TRESPASSING.
Nous déjeunons au mouillage dans le carré embué avec en fond sonore les claquements de vieilles tôles et les grincements des bois ballottés dans les bâtiments de cette cannery désaffectée, effondrée en partie côté forêt, jonchée de matériels abandonnés.
On a l'impression que le site a été évacué fissa après une catastrophe, et c'est pas demain la veille qu'on y mettra de nouveaux poissons en conserves …
Le ventre plein, 5 volontaires descendent dans l'annexe pour tenter de débarquer et découvrir ce lieu hanté avec comme d'hab, dans l'annexe, combinaison de survie, grabe box étanche avec VHF, couteaux et tutti quanti. Julien le pescadou est aussi sorti du carré en ciré, mais c'est pour taquiner le moulinet.
Phil le Marin habillé en pêcheur alaskan ouvre la marche le long de la rampe d'accès revêtue d'un gros filet anti-dérapant, suivi de près par Cécile, Karin et moi. Le toubib traine derrière pour photographier.
On passe un premier bâtiment encombré de vieux machins en pagaille, puis un autre encore plus sinistre, et curieusement, dans le troisième, ronfle un groupe électrogène.
Ah ! il doit y avoir quelqu'un pas loin.
Dans ce cas-là , c'est Karin l'enquêteuse qui passe devant et elle se trouve nez a nez avec un grand blond a boucles d'oreilles, short court, jambes toutes blanches et pantoufles noires, sorti du bâtiment qui semble être dans le moins mauvais état.
– "Hi, are you from New Mexico?" demande Karin qui sait qu'autrefois, un gardien du site était originaire de cet état.
– "Noou, from Arizona" bougonne le grand blond.
– "Is this cannery abandonned" ?
– "Noou, I'm living here and you can't stay. It's writen : NO TRESPASSING".
– "Vous avez de belles boucles d'oreilles", tente Karin.
– "OK, you can't stay here, you must leave naow" répond le grand blond sans sourire.
On n'insiste pas : demi-tour gauche, je passe devant pour attendre les Mangonautes et les photographier à la volée, quittant ce lieu qui me fait clairement penser au film Delivrance.
Pose éclair avec Phil, Karin, Cécile et le toubib, à qui je passe mon petit appareil pour être moi aussi dans le tableau un peu plus bas.
Clic mais oups ! Le grand blond rapplique précédé d'un petit chien et d'un autre, mi chien-loup mi Black Bear.
"Go away naow" dit-il (du moins je crois car j'ai décidément du mal à comprendre certaines accentuations au chewing-gum des Américains, à fortiori quand il s'agit d'un sudiste en colère, qu'il vente et qu'il pleut et que j'ai un capuchon sur les oreilles.
Mais là, nul besoin de traduction.
Nous filons à l'anglaise, du pas lent de celui qui n'a rien fait de mal et ne veut pas s'embroncher dans les mailles du filet anti-fuite, ni dans les embûches flottées sur la plage …
Je me souviens qu'à l'aller, j'ai du couper le moteur car l'alarme a sonné et le voyant d'huile s'est allumé. J'espère qu'il en reste, de l'huile, car le chien-ours est sur la page et si le moteur tombe en rade, nous avons peu de chance de nous en tirer en nageant à l'indienne avec nos fourrures polaires et cirés dans une eau à 10 degrés, fort courant, méduses grosses comme des ballons de basket et toutes sortes de bestioles aux dents acérées de ce sacré Océan Pacifique qui, par ici, est profond !
Les Mangonautes femelles sont déjà à l'avant de la bonne vielle annexe (18 ans d'âge et de bons et loyaux services), pagayant afin de nous écarter du rivage pendant que les 3 Philippe poussent a l'arrière.
Vrrrroum ! Le moteur Tohatsu, neuf, démarre du premier coup.
Regards apaisés de ceux qui ont conscience d'avoir échappé a une belle embrouille. A moins d'avoir crevé l'annexe en lui faisant quitter terre, cette mauvaise rencontre devrait mieux se terminer que dans Delivrance.
Phil le Marin ne l'a pas encore vu, ce film, mais c'est pas le moment de se mettre au Banjo …
Nous rejoignons finalement le navire, dont nous escaladons le bordé sans coup férir. Julien relève son moulinet, on lève l'ancre et c'est reparti pour le tour d'Afognak !
Nous passons Lighthouse Point, Alligator Island (oui, oui, c'est écrit sur la carte, on ne picole pas au déjeuner, sur le Manguier).
Puis Black Cape, Paramanof Bay, Tanaak Cape, et enfin Raspberry Island et on tourne à gauche pour enquiller le Kupreanof Strait.
Ce faisant, je vous dis pas le nombre d'animaux que nous croisons sous la pluie fine : dauphins joueurs devant l'étrave (noirs, tache blanche dessous, pointes de la queue blanches), oiseaux du large, baleines, loutres de mer … etc.
C'est bon pour aujourd'hui, on mouille devant Bare Island (l'île nue, me dit Karin) et on se fera Whale Pass demain.
Phil le Marin note que c'est la première fois que des Mangonautes, d'habitude accueillis à bras ouverts, se font refouler d'un site en Alaska.
Sûr qu'il ne doit pas beaucoup aimer les gens ce blond, pour habiter un endroit pareil et se montrer agressif envers des visiteurs pacifiques.
Que trafique-t-il dans ces baraques pourries au milieu de nulle part ?
On se réchauffe les mains près du poêle à bois, dans le carré douillet du Manguier, avant de déguster une bonne bière Alaskan Amber et de partager un nouveau dîner de fête.

