«On», c’est M., une Anglaise type Meryl Streep à la minceur sèche (que je lui envie), aux biscotos bronzés (que j’ai eu, du temps où j’étais kayakeuse tropicale), aux doigts vigoureux et un brin terreux.
Anton Larsen Bay, en face de Port Lions, est reliée à Kodiak Harbour par une bretelle du « Kodiak road system » (infrastructure routière), une heure de route environ. Pourtant, pas de village. Mais une petite dizaine d’habitations en bois, plutôt cossues, éparses sur la rive de la face interne d’une île qui forme avec la côte un havre abrité de tous les vents, de toutes les mers. On laisse sa voiture au bout de la route. On rentre à la maison en plate aluminium à hors-bord.
Le Manguier mouille dans une chicane d’eau profonde, dans la délicieuse criaillerie des mouettes partageant l’îlot voisin avec des macareux. En kayak et Zodiac, nous rendons visite à M.
Elle vit là depuis plus de dix ans, avec son mari B. (absent le jour de notre incursion) et, depuis deux ans, vend ses légumes chaque vendredi de la belle saison, dans la rue, à Kodiak Harbour. «Ça paye l’essence pour y aller et les dépenses de la Carte Bancaire, c’est 100% valable.»
Subjugués, nous passons en revue avec elle une remise à bois pleine à craquer de refend impeccablement empilé ; un four à pain et à pizza qu’elle a construit en employant, pour la construction du dôme, le sable coquillier d’une plage bien particulière, des copeaux pris dans le sens du fil, de la bouse de bison ; une cave à tubercules, ressemblant à une mini barabara, la maison semi souterraine des Alutiiq, où les provisions pour l’hiver seront préservées du gel ; une scie révolutionnaire permettant à une seule personne (i.e : M.) de débiter les spruces environnants en planches, installée en plein air au pied d’une éolienne ; et surtout des serres en bâche plastique et des restanques en terre rapportée dans des coffrages de bois, où florissent en rangs luxuriants ou en cercles de «plantes amies» thym, salades, betteraves, brocolis, fleurs comestibles, etc. Vert troupeau pétant de santé autour de son énergique bergère à la tignasse bonde. Extraordinairement didactique, M. nous gratifie de quelques exposés clairs et précis, ses huit récoltes dans l’été, le roulement des récoltes et des semis, le coup de fusil contre les lapins, l’autonomie alimentaire, l’utilisation millénaire du fumier humain, l’importance primordiale de l’eau… «B. et moi, nous avons le privilège d’avoir une source au-dessus, sans aucun voisinage polluant, et nous ne prenons aucun médicament, nous pouvons donc utiliser nos propres déjections, après compostage. Nous avons beaucoup de chance».
Je regarde, rêveuse, le ventre concave de M. Où met-elle tous ces jus de céleri, ces ragoûts de fèves, ces pizzas dont elle nous cause ? Les calories partent en travail sans doute. Cette dame ne doit pas faire la grasse matinée ! Et maintenant LE GRAND PROJET : l’ostréiculture. Quelques bouées, dans la crique, attestent des premiers essais. M. pense, dans un très bref délai, rafler le marché de l’huître et faire boire le bouillon aux deux ostréiculteurs de la Péninsule de Kenai. À Anton Larsen Bay, on ne se laisse pas aller.
Depuis cette visite, il remonte à Philippe Oddou, le Mangonaute de Marseille, des tirades entières de Jean de Florette

