L'un des six villages de Kodiak Island, à 3 heures de navigation de Kodiak City. Comme les autres, il n'est relié au reste du monde que par la voie des airs ou celle des eaux. Je ne l'avais pas encore vu. Et Aldona non plus, qui vit en permanence dans "l'Île d'Émeraude" depuis 11 ans. Elle embarque avec nous pour cette petite virée.
Après Ouzinkie Narrows, en venant de Kodiak City, le Manguier tourne à gauche. Le village a été créé après le tremblement de terre-tsunami de 1964, pour installer la population du village détruit d'Afognak, à son nord, dans un site jugé trop vulnérable. C'est en partie le Lions Club qui a financé l'opération.
Mais, pour moi, le lieu restera Port Ours. Nous remontons une piste entre des maisons éparses et cossues dont certaines rappellent un chalet suisse (200 habitants en été, 80 en hiver), nous cueillons ça et là des salmonberries, genre de grosses mûres rouge orangé sur des fourrés sans épines, nous nous faufilons près de deux gros engins bruyants qui refont le caniveau et, au niveau où la rue-route passe sur un ruisseau, prenons un bout de sentier pour longer celui-ci.
À 50 m des cantonniers en action, des saumons pourpre et jaune tentent de remonter une petite cascade à deux étages, sautent, retombent, et dodelinent de la nageoire dans le bassin naturel où elle se déverse. Perchés sur une falaise de terre, à 4 m au-dessus, nous observons ce spectacle pathétique et somptueux. Et puis Il est là.
Il est descendu de la rive d'en face, il entre dans l'eau pour pêcher. Nous ne l'avons jamais vu de si près, poils bruns, poils noirs, griffes jaunes, rondes oreilles claires, museau allongé. Cette démarche nonchalante. Il s'assied, de l'eau jusqu'à la taille. Regarde comme distraitement (tactique ?) la poiscaille environnante, hésite à se gratter le menton avec une patte arrière (pour avoir l'air plus dégagé ?), ne se décide pas. Le bain de siège ne donne rien. Phil me chuchote "Il est aussi mauvais pêcheur que nous". Il sort de l'eau, remonte, totalement silencieux, le talus de terre et disparaît comme une ombre entre les arbres. Je remarque que mon cœur bat un peu plus vite que d'habitude.

