Le Manguier sanctifié, par Karin H.

Father Paisius, le hard rocker repenti, et Phil le marin chasseur de rêves, ont mijoté ça hier nuit, ça et bien d'autres choses, comme construire  à Kodiak une réplique du Trois Saints, le bateau qui amena les moines orthodoxes en Alaska, en 1794. Mais, à bien regarder le dessin que lui a donné Father Paisius, Phil se dit que cette proue épatée, ces hanches censément plantureuses, lui rappellent quelque chose… le Manguier !

A l'aube, ils sont arrivés à bord par dizaines, les pèlerins et les jeunes chanteurs de l'Académie Saint Innocent, et leurs bébés, et leurs parents. En fichus, longues jupes, godillots, soutanes, bloudjins, K-ways, se sont casés avec leurs paquets dans les coursives, sur les gaillards, le sun deck et même dans le carré. Nous y avions un haut personnage, en toque pourpre, sur le ventre une croix grande comme la main, Father Michaël. Et en route, vers Spruce Island, une fois de plus. Tandis que je me pensais in petto "Encore heureux qu'il ait fait beau et qu'le rouge Manguier soit un bon bateau", la chorale entonnait un cantique propitiatoire sur le gaillard d'avant.

C'est le jour du pèlerinage annuel qui, depuis 41 ans, célèbre l'anniversaire de la canonisation du Father Herman par l'Eglise Orthodoxe d'Amérique. Une pèlerine venue d'une communauté orthodoxe (branche Eglise d'Antioche) du cœur de l'Alaska me confie qu'elle ne rate pas une année, ça lui "recharge les batteries".

Au mouillage de Monk's Lagoon, nous retrouvons une vingtaine de bateaux. Le Manguier est indéniablement la plus grosse unité. Débarquement. Montée informelle parmi les spruces aux membres fourrés de mousse, aux troncs de loin en loin incrustés d'icônes. La chapelle St Sergius & St Herman déborde de temps à autre d'un membre du clergé en pleine action liturgique, somptueusement revêtu de satin damassé, vert, jaune ou rouge. Des huiles venues de toute l'Amérique du Nord, à ce que je comprends. Les fidèles sont dehors, sur le vaste perron, sur l'herbe, entre les vieux troncs abattus, sous les sylvestres ombrages. Ainsi que la chorale St Innocent. Répons parlé-chanté et chants religieux se font écho entre l'intérieur et l'extérieur.

La messe est longue mais le pique nique en proportion, sous les arbres en lisière de la plage. Cécile apprécie le gâteau en forme de Sainte Croix, à l'ananas. Agathe, assise sous un spruce, reçoit un hot-dog sur la tête et lève les yeux, cherchant l'ange qui l'a ainsi choisie entre toutes. Mère Nina, la supérieure du couvent de l'îlot Nelson, drapée-voilée de noir autant qu'une Afghane, nous invite chaleureusement à venir mouiller devant son ermitage. La barbe bifide du Père Supérieur du monastère de Pleasant Harbour vibre d'enthousiasme tandis qu'il exprime combien il serait heureux de faire un tour de Manguier.

Retour à Kodiak. Philippe Oddou, le plus récent Mangonaute de la saison, fraîchement atterri de Marseille, prépare un pastis à l'eau bénite.


Laisser un commentaire