Une longue après midi de haute mer, par Brigitte

La veille du 29 juillet, le capitaine nous annonce que le lendemain nous appareillerons pour une bonne dizaine d'heures de navigation afin de rejoindre Lazy Bay au sud de Kodiak depuis notre mouillage des îles Semidi.

Cette perspective me réjouit et mon programme est ambitieux: admirer le paysage, observer les loutres et les macareux, finir mon roman, mettre à jour mon journal de bord, faire un gâteau. J'envisage aussi de barrer quelque temps. Si on pouvait même traîner en chemin…

Excellent début: ce matin du 29, le capitaine nous réveille au gracieux son de sa guitare (une première) et de délicieux pancakes nous accueillent pour le petit déjeuner. Une petite promenade à terre est même prévue pour nous dégourdir les jambes avant de prendre la mer. Ayant gravi la face sud de l'île Aghiyak la veille sous un temps splendide, nous nous orientons naturellement de l'autre côté. Tout aussi ronde et douillette de loin, cette face – surprise ! – s'avère également spectaculaire mais bien plus pentue et plus haute qu'imaginée…

A 11 heures nous prenons le large, toutes voiles dehors.

L'équipage – un peu hétéroclite, il faut le préciser – largue le yankee et la grande voile avec maestria. Le Manguier file sur la mer déjà à bonne allure mais très vite à la sortie de la baie la mer blanchit et se met à danser. Admirer la côte des coursives du bateau devient vite sportif et avec ma petite camarade nous commençons  à piquer du nez dangereusement vers la mer au gré des mouvements de plus en plus accentués du bateau. Karin vient nous rejoindre et, à la demande du capitaine, propose de choisir nos créneaux de quart. Très confiante et voulant peut-être en finir au plus tôt, je prends le quart de 13 heures. A 13 heures pétante je suis dans la timonerie pour prendre la barre. Le Manguier file à près de à 10 nœuds – beaucoup plus selon mon estimation ! – et disparait régulièrement dans les creux d'une mer que je considère quasiment démontée. Le capitaine a vite lu dans mes pensées ou bien a eu peur de mon intrépidité, mais lorsque j'émets le souhait de ne pas barrer, il n'insiste pas vraiment et je respire.

Je rejoins vite le carré pour choisir une banquette où me caler, d'ailleurs toutes les banquettes sont vite prises d'assaut. Lire n'est pas si aisé ; se laisser aller aux mouvements du bateau semble une bonne recette, mais il faut y parvenir car on a plutôt tendance à se cramponner et à précéder les creux aperçus par les hublots.  Dormir est la meilleure occupation et fait passer assez agréablement ces heures où le bateau ne cesse de s'agiter. Le capitaine nous montre l'exemple quelques heures après le départ et démontre sa grand confiance dans le bateau et son équipage : de quoi enfin nous rassurer !

Dans le carré, la vigilance s'impose. Le moindre objet laissé libre menace de s'envoler et sa récupération ou son interception s'avèrent également risquées et délicates. Nous avons compté les magnifiques bleus après coup en dépit, avant le départ, d'un amarrage consciencieux de tous les objets et du verrouillage des multiples targettes des placards. Tout était être bien coincé mais le roulis et le tangage ne pardonnent pas la moindre erreur…

Il y a plein de bons moments bien sûr, les énormes baleines à bosse qui ont croisé notre route. Nous étions aux aguets du moindre "spout" pour ne pas rater bosses, nageoires et somptueuses figures de queues. Gratifiés d'un certain nombre de sauts spectaculaires, nos photographes talentueux en ont saisi quelques brides.

La question du déjeuner se présentant de façon assez délicate, c'est sur le pouce certes mais autour d'un mémorable pâté corse, sorti par le capitaine, que nous oublions quelques instants le gros temps.

Après une accalmie de courte durée, les creux reprennent de plus belle. Rien de mieux pour s'occuper que de jouer aux cartes, même s'il faut s'y cramponner. Un bon barbu fera l'affaire et estompe les secousses et les bruits inquiétants du bateau. Enfin le capitaine, qui a confié la barre à ses fidèles et expérimentés lieutenants, vient annoncer qu'il y en a plus que pour une bonne heure. On vérifie que les côtes sont bien là et on repart pour une autre partie de cartes.

La mer se calme et à 11 heures nous sommes dans Lazy Bay où nous nous glissons entre les seineurs et tenders. Tout est relax. Au loin on aperçoit la cannery, ce sera pour demain.

Dixit le capitaine : nous avons eu un vent NO 20/25, rafales à 35 knts, mer agitée à forte, creux de 2,50 à 3 m, distance parcourue : 95 milles nautiques en 11h ( soit Cavalaire – La Corse) : pas mal !!!!!


Laisser un commentaire