Une journée au port de Kodiak, par Karin H.

            Midi. Un bordé vert et noir se glisse lentement à quai. Phil saisit sa guitare pour jouer un air de bienvenue : Kilkenny est revenu ! Le barbu rouquin prêt à l’amarre… se marre. Kilkenny, noir bordé, noirs mâts, noirs treuils, noirs agrès, revient de draguer la coquille (Saint Jacques, alias scallop) à l’entrée de Cook Inlet, son équipage de costauds n’a pas dormi depuis deux jours. Ils continuent pourtant leurs tâches, doivent nettoyer la cale, en vider la glace salie et fondante. Banquise éparse sur l’eau trouble du port, sous le soleil qui crame.

            Dix-huit heures. Cocktail au Alaska Fisheries Science Center. Martine et Joël ont préparé -entre autres- des canapés au foie de saumon. (Je suis contente ! Agathe et moi, quand nous dépiautions nos saumons, à Chignik, gardions les foies, si beaux et charnus, et Cécile nous les balançait par dessus bord…) Sept Français, chefs cuisiniers (dont l’un travaille à l’Élysée) ou journalistes gastronomiques, sont invités en Alaska par l’association des industriels des produits de la mer. Le marché japonais est rétréci par les circonstances… on essaye d’intéresser l’Europe. Jean-Charles, rédacteur en chef de RestoPros, me montre ses photos d’une chaîne de production à Juneau. On y récupère les œufs de saumon, on les sale et chauffe, pour les vendre en barquettes. (Ah ! Je suis heureuse ! Les gens d’ici les jettent et font la grimace devant nos pots de « caviar » maison-bateau.) Nicolas, chef à Courchevel, m’explique que, en France, les grands cuisiniers pour rupins n’utilisent pas de produits congelés. Or, ici, tout ce qu’on leur montre est raide congelé…

            Vingt-deux heures. Devant la cale de mise à l’eau des embarcations, le poste public de nettoyage du poisson, une commodité alaskane à ciel ouvert : plan de travail en plastique, robinets, balayette, containeur à carcasses. Dans une belle lumière de fin d’après-midi, une blonde en ciré complet s’active sur du flétan. « Vous vous demandez ce que je fais, hein ? - Euh, ben, … (en apparence, elle vient de retirer les filets de la grosse poiscaille) – J’ai fait le tour des plaisanciers, aujourd’hui, je leur ai demandé où ils pêchent, et puis de me garder des carcasses de poissons de fond. Maintenant je les mesure (elle a un mètre de couturière en effet), je note si c’est un mâle ou une femelle, la femelle on la reconnaît à l’ovaire, regardez, là, et puis je… (avec un coutelas, vigoureusement, elle scie l’animal au dessus de son gros œil sourcilleux), regardez ! le cerveau… – Oh, c’est petit ! – Oui et là (elle se penche sur l’entaille avec une pince à dissection)… je trouve l’os de l’oreille ! c’est là dessus qu’on peut lire l’âge du poisson, comme dans le tronc d’un arbre, c’est difficile à voir comme ça à l’œil nu mais on le brûle et on voit ça au microscope… je n’ai besoin que d’un, il y en a deux, vous voulez l’autre en souvenir ? – Volontiers ! Vous travaillez pour Fish & Game ? – Exactement ! » Etc.

            Pêche, marketing, gestion de la ressource. Tout ça sous nos yeux, en quelques heures, sur quelques mètres. Et aujourd’hui quatre nouveaux Mangonautes, émoulus des vols Paris-Anchorage-Kodiak, ont embarqué.

 

 

 


Laisser un commentaire