Cuisant souci, lourde responsabilité, tapis de fleurs, par Karin H.

            Un soir, dîner à bord, après avoir réintégré le port de Kodiak. Il s’agit de régaler, entre autres, Joël et Martine, fameux Français de l’île. Ils ont ouvert il y a plus de dix ans le Mill Bay Coffee. Sont devenus non seulement une Mecque de la gastronomie îlienne mais aussi les anges gardiens des Français de passage (les Mangonautes ne sont pas les moins gâtés). Le chasseur d’ours à l’arc que j’ai évoqué dans mon premier billet de l’année, c’était Joël, originaire d’Amboise, compagnon pâtissier. Ici, ne perdant pas la main, il réalise en sucre masque ou chasseur alutiiq. Et tente de réhabiliter culinairement la viande d’ours, abandonnée par la plupart des chasseurs non-natifs, qui ne se payent le permis de chasse que pour rapporter la peau en trophée.

            On sait que bonne cuisine et gastronomie sont une composante essentielle du Mangonautisme. Néanmoins, la question se pose, poignante, cuisante (le cas de le dire) : comment à la fois honorer et tenter de surprendre les palais de Joël et Martine ? On opte pour les brochettes de flétan au bacon, à l’oignon et à l’ananas, plus la tarte saumon-rumex, deux inventions-phares de Cécile.

            Utilisant au mieux mes compétences, elle m’envoie (bonheur !) au petit matin (10 h) avec mon grand panier cueillir du rumex « au bout de l’île » (qu’on se rassure : « l’île », ce n’est pas Kodiak, grande comme la Corse, mais Near Island, 4 km de long, reliée à Kodiak par un pont et qui abrite sur un de ses flancs le port de Dogs’ Bay où nous sommes amarrés, sur l’autre un petit port d’hydravions). Je m’élance.

            Je serpente entre les spruces, au-dessus de la carrière et de la zone de carénage, débouche en plein soleil, les mollets dans un tapis de très haute laine, vert moucheté multicolore. Y repère avec plaisir les corolles brunes des « chocolate lily », alias « rice lily ». Nonobstant leur légendaire parfum de merde, elles sont ravissantes, ces brunettes. Elles me ravissent d’autant plus que j’ai eu confirmation la veille, en parcourant le livre de Stacy Studebaker, Wildflowers and other plant life of the Kodiak Archipelago, que leurs racines tubercules étaient consommées cuites par les alutiiq et qu’elles sont des féculents dignes de la patate ou du riz. Sors mon couteau, extrais deux ou trois échantillons. Mais ne pas oublier l’essentiel : le rumex. Sur la plage, sans doute, au débouché des quelques ruisselets de drainage naturel. Plante de zone humide.

            Sur la plage, je marche. Marée basse. Je joue un moment à faire péter sous mes semelles les grosses ampoules du bull kelp échoué, les algues aux longues queues spectaculaires, en fouet. Ramasse des plumes. Observe un trio de guillemots à miroirs. L’un, paisiblement couché sur ses palmes rouges, caressant, effleure de la tête le plumage du compagnon qui s’envole. Je sautille de pierre en pierre. Me réjouis du scintillement de la mer et de la suée que je prends.

            Pour le rumex, chou blanc. Bourrelée de souci, soudain, je me hâte vers le bord. Retour mission non accomplie.

            Phil et Cécile, profitant du beau temps, sont en train de repeindre le franc-bord. Pas de rumex ? Pas grave. Ce sera saumon-saumon.

 


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