Cet après-midi, quatre hôtes de marque, famille fameuse à Kodiak, ont embarqué : Sven, Belika, Eilidh et Bela.
Eilidh et Bela, 8 et 5 ans, sont des Alaskanes pur jus, c'est à dire le fruit du métissage de nombreux peuples. La rousse et pétulante Belika, leur mère, aux ancêtres écossais et russes, est née et a vécu jusqu'à l'âge de 5 ans dans une maison isolée d'Uganik, une baie de la côte ouest de l'île. Sa mère fut la première femme à skipper son propre seineur de pêche au saumon, avec un équipage entièrement féminin – dont sa fille. Celle-ci fut donc pêcheur pendant une quinzaine de saisons. Elle fut aussi étudiante dans les Lower Forty-Eight et en Écosse. Elle est à présent professeur pour surdoués, d'histoire de l'art (sa spécialité), de mathématiques et de sciences de la vie !
Sven, né au village de Old Harbor, 44 ans, dix de plus que sa femme, mais juvénile en diable, visiblement en grande partie d'origine alutiiq, a déjà eu au moins trois vies. De 9 à 19 ans, il a fait la pêche sur le bateau de son oncle. Ensuite, chercheur : entre autres, il a passé 3 années passionnantes d'observation participante chez les Nenets de la péninsule Yamal (Russie), et présenté sur eux une thèse d'ethno-archéologie. Sa troisième vie est en cours : directeur exécutif du musée alutiiq. Oui, c'est le fameux Sven Haakanson qui, à force de patience et de compétence, réussit à organiser à Kodiak l'exposition des masques de la collection Pinart. Qui a déchiffré les notes de Pinart conservées à la bibliothèque Bancroft en Californie et qui, avec l'aide des Anciens de Kodiak, les a retranscrites. Qui parle la langue du bon sens à propos de feu Timothy Treadwell, alias Grizzly Man, à la fin du film de Werner Herzog. Qui reçut, pour son travail au musée, un prix national, au montant phénoménal. Qui, avec son équipe, a passé ces dix dernières années à relever et étudier les 800 pétroglyphes du Cap Alitak. Et coetera. Et, en plus des coetera, cet homme brillantissime photographie, sculpte et sourit comme il respire.
Par une journée digne d'un 1er juillet méditerranéen, ciel bleu d'un bout à l'autre et mer de soie bien repassée, nous appareillons pour Old Harbor, où la famille Haakanson va fêter le 4 juillet. Six heures de route. L'air est tiède, je mets mes orteils en éventail.
"C'est là que mon oncle a fait naufrage et qu'il est mort" raconte Sven à Cécile qui, à la barre, par un calme inimaginable, tourne les cailloux du cap Chiniak.
Le soleil descend doucement vers les crêtes de la côte orientale et Sven semble tout excité à cette idée, ce qui me paraît étrange. C'est seulement en écrivant ces lignes que je comprends (peut-être) : un coucher de soleil VISIBLE est chose rare dans la région.
À l'ouvert d'une grande baie profonde : "Eagle Harbor. Ma grand-mère y est née… Oui, c'est là que Pinart a eu la plupart des masques miniatures." L'eau brille comme vif-argent. Des dizaines de souffles de baleines l'animent et se détachent sur le gris foncé de la côte à contre-jour… Les grandes eaux de Versailles, parole ! Phil se détourne pour s'en approcher. Coupe le moteur. En moins de temps qu'il me faut pour l'écrire, Sven monte dans le nid de pie. Il ferait un bon gabier d'empointure, j'en suis sûre. De là-haut, calme autorité, il enjoint aux rieuses fillettes de faire silence.
La mer dort, berce les baleines, elles respirent en rêvant qu'elles sont des îles. Longuement, nous écoutons le concert de leurs souffles paisibles, comme une vaguelette touchant terre au terme d'un long voyage.
"Nous sommes tous de bonne humeur à présent", conclut Sven quand le Manguier remet en route.




