« Giinaquq » ou les deux voyages des masques de Kodiak, par Karin Huet

La voie des masques, quatre mots qui hantent nos cerveaux… Claude Lévi-Strauss. Un essai basé, si mes souvenirs sont bons, sur les masques des cultures indiennes du Sud-Est de l'Alaska et de la côte Pacifique du Canada.

L'art eskimo alutiiq , totalement différent, pur, rude, moins spectaculaire (je crois que Brancusi l'aurait apprécié), reste peu connu en Europe. Même dans son pays d'origine, il était, il y a une génération, méconnu et supplanté par les décors intriqués des Indiens Tlingit. Plus que tous les autres peuples premiers d'Alaska, les Aléoutes et les Alutiiq ont vu leurs cultures quasi-totalement éradiquées par la colonisation russe.

Giinaquq : comme-un-visage. Titre d'une exposition temporaire en Alaska de 34 masques de la collection Pinart. "Celui qui souffle", "Le Surpris", "Bouche cassée", "Grosse face", "Vieil homme qui veut pleurer", "Chanceux", "Voyageur la nuit", etc. En 2008, ils firent le voyage aller-retour Boulogne-sur-Mer – Kodiak. Événement pour la culture alutiiq. L'exposition. Mais aussi les années qui la précédèrent et qui y aboutirent. Elles valent la peine d'être racontées.

Dans les années 1980, l'anthropologue Lydia Black, à travers son travail sur l'art et les chasseurs de baleine aléoutes, a connaissance de la collection Pinart. Professeur à l'université de Fairbanks, elle propose à son élève Dominique Desson, comme sujet de doctorat, les masques alutiiq. En 1994, l'artiste peintre alutiiq Helen Simeonoff assiste à Kodiak à une projection de diapositives sur la collection Pinart par Dominique Desson. Tandis que celle-ci termine sa thèse (Masked rituals of the Kodiak archipelago), Helen Simeonoff se passionne pour Pinart et économise de quoi se payer un voyage à Boulogne-sur-Mer. En 2000, elle prend une chambre d'hôtel en face du Château-Musée et passe cinq jours avec les masques.

Les photos prises par Helen, son enthousiasme, mobilisent d'autres artistes d'origine alutiiq. Dans les mois qui suivent, Perry Eaton puis Sven Haakanson se rendent au Château-Musée. Ce dernier, qui dirige le Musée Aluutiq de Kodiak, entame la longue négociation pour une exposition dans ses murs.

Pour commencer, en 2002, ce sont encore des Alutiiq, dont quelques danseurs, qui vont voyager, vers la France : le Château-Musée organise sa première exposition de la collection Pinart ; et une exposition spéciale sur le Kodiak d'aujourd'hui. La même année, enfin, la collection part en voyage … vers Paris. Le Musée du Quai Branly l'expose, sous le titre "Kodiak, Alaska", et la France découvre l'art alutiiq.

En 2005, Sven n'a toujours pas décidé la direction du Château-Musée à prêter assez de pièces pour une exposition importante. Les Français craignent que les Alutiiq ne les rendent pas, s'autorisant de la loi américaine qui organise le retour de tous les objets indigènes entre les mains des descendants de ceux qui les ont fabriqués.

Les masques ne viennent pas ? Une fois de plus, les Alutiiq iront à eux. En 2006, le Musée Alutiiq finance le pèlerinage à Boulogne-sur-Mer de dix artistes alutiiq triés sur le volet. Les masques les attendent dans une salle du Château-Musée, ils sont à leur disposition pour trois jours, ils pourront les manipuler, avec des gants. Les artistes piaffent d'impatience d'observer la technique de sculpture, le relief, les proportions, le dessin, la répartition des couleurs… Mais, lorsqu'ils entrent dans la pièce et se trouvent en présence des visages de bois… "Le respect, la crainte, la joie et le sentiment de perte furent si bouleversants que nous nous sommes mis à pleurer", se rappelle l'une. "On aurait dit qu'il y avait plus de gens dans la pièce que ceux qu'on pouvait réellement voir", raconte une autre. Un troisième : "Je ne m'attendais pas à ça… j'avais le sentiment que quelqu'un ou quelque chose était là, et que ce quelqu'un ou ce quelque chose était heureux de notre présence." Ou encore : "J'ai dû m'arrêter sur le seuil, c'était comme d'arriver dans une cérémonie mortuaire… c'était presque douloureux de voir les choses qui avaient été prises ; pourtant, si elles n'avaient pas été prises, elles auraient été perdues  ; ce fut une expérience spirituelle pour chacun."

À la fin de ces trois jours, la directrice du Château-Musée et le maire de Boulogne-sur-Mer comprirent. Ils donnèrent leur accord au départ à Kodiak d'un grand contingent de masques.

Source principale : Two journeys, a companion to the giinaquq : like a face exhibition, Koniag Inc. In collaboration with the Alutiiq Museum and the Château Musée, 2008


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