Le réservoir d’eau est vide. Restent deux jerrycans d’eau de pluie, fruits de la prévoyance et de l’astuce de Notre-Capitaine-Qui-Êtes-En-Timonerie-et-Partout-À-Bord. On l’économise (l’eau de pluie). Toilette au sachet de tisane usagé. Vaisselle à la berbère (aspersion par quelques gouttelettes) ou essuyage des assiettes à la pelure d’orange (il nous reste du frais pour le dessert). Pinot de Californie et saumon au vin blanc. Tel est notre lot actuel de Mangonautes en fin de croisière. Tout joyeux d’essayer ces quelques expédients.
Et, en plus, c’est du Pinart avec un T que nous désirons vous entretenir. De Culture, d’Ethnographie, de Géographie et d’Histoire. Oui M’sieurs dam’, c’est comme ça qu’on est. Faisant fi de l’adversité bassement matérielle, nous brûlons de partager notre Savoir et notre Exaltation Subséquente.
Or donc, depuis le 26 au soir, nous sommes revenus dans les eaux de Kodiak, ou Qik’rtak – ce qui signifie, en alutiiq, « île » et « l’Île ». (Avez-vous seulement conscience que, depuis que nous avons quitté les Shumagin, nous ne sommes plus chez les Aléoutes mais chez les Alutiiq ?). Avons rejoint la grande Île au niveau du cap Ikolik, au sud-ouest, et longé sa côte ouest pour la contourner par le nord. Nous sommes au pays d’origine des masques conservés au Château Musée de Boulogne sur Mer.
En 1871, Alphonse Pinart, un jeune homme de 19 ans, issu d’une famille fortunée du Pas-de-Calais, et passionné par les langues asiatiques et la question de savoir en suivant la piste linguistique si les peuples d’Amérique viennent d’Asie, Alphonse Pinart, disais-je, embarque à San Francisco sur une goélette de pêche et parvient en Alaska.
Après trois mois en Mer de Béring, il part de Unalaska (Dutch Harbour, aux îles aléoutiennes) vers l’Est en baidarka. Vous n’êtes pas sans savoir que tel est le nom russe des kayaks aléoute et alutiiq. Je ne suis pas encore assez versée en pinartologie pour vous révéler si Alphonse pagaya dans une baidarka monoplace au sein d’une flottille, dans une biplace avec un guide aléoute ou s’il ne pagaya pas et se tint assis en passager dans le trou du pope entre deux vaillants kayakeurs indigènes à bord d’une baidarka à trois hiloires conçue par les colonisateurs russes. En tout cas, possédant désormais un aperçu des aléoutiennes de l’est et de la côte de la péninsule, depuis le pont du Manguier, je me refuse à envisager que, tout fringant qu’il fût, le jeune Pinart ait réalisé cette navigation hasardeuse en solo.
Parti d’Unalaska en août, il parvient à Kodiak le 8 novembre. Il y reste 6 mois (principalement à Eagle Harbour et à St Paul’s Harbour -emplacement de l’actuel port de Kodiak) et continue à utiliser le kayak pour explorer au printemps 1872 les îles adjacentes d’Afognak et Shuyak (séparées de Kodiak par la fameuse Whale Pass que nous emprunterons dans une heure). Il se passionne pour la culture alutiiq. Note les rituels. Collecte mythes, légendes et objets. 80 masques, ainsi que des coiffes perlées, des plats, des pagaies, des maquettes de kayaks et de canots en peau, des arcs et des flèches.
Fin 1872, Pinart est de retour en France. Le Musée d’Histoire Naturelle de Paris expose sa collection, il publie des articles et donne des conférences. La Société de Géographie lui décerne la médaille d’or de la découverte 1873. En 1875, il fait donation de l’essentiel de sa collection au petit Château Musée de Boulogne sur Mer, non loin de son lieu de naissance.
Jusqu’à la fin des années 1990, l’existence de cette extraordinaire collection reste relativement confidentielle, que ce soit en France ou en Alaska…
Le moteur démarre, le feulement de l’hydraulique appelle à la manœuvre. La suite après Whale Pass.
Écrit au mouillage sous Dry Spruce Island
Source principale : Two journeys, a companion to the giinaquq : like a face exhibition, Koniag Inc. In collaboration with the Alutiiq Museum and the Château Musée, 2008

