Le jour le plus long (de l’année), avec Dawn (Aurore), par Karin Huet

Il y a trois villages. Chignik Bay, au bord de la mer. Chignik Lagoon, sur la lagune. Chignik Lake, sur la rive du lac.

On peut remonter en Manguier jusqu'à Chignik Lagoon, si on passe la barre exactement à l'étale de haute mer, et on peut mouiller devant le village, là où le chenal n'assèche pas mais où le courant de jusant bat un cheval au galop. Puis on peut remonter lagune et rivière en canot à hors-bord jusqu'à Chignik Lake, il vaut mieux le faire bien sûr à marée montante et, si le moteur est à hélice et non à "jet", il  faut calculer son départ pour négocier certain haut-fond, presque en bout de route, à marée haute. C'est juste après ce haut fond que travaille Dawn.

Fish_game_logo Là, chaque printemps, le Département d'Alaska du Fish and Game (Poisson et Gibier) dresse un "wei " en travers de la rivière : des poteaux sur lesquels s'appuient des grilles laissant passer les alevins qui descendent mais forçant les saumons adultes qui montent frayer à traverser deux ouvertures où une caméra filme leur passage. Dans l'un des bâtiments de bois construits sur la rive gauche, un bureau. Dans ce bureau, deux écrans où passent, bleutés, des saumons. Dix minutes par heure, quelqu'un compte les saumons. En fin de journée on fait une moyenne. Hier, il en est passé 17000.

Les autres années, la moyenne journalière est plutôt de 1000. En proportion du compte, Fish & Game autorise ou pas la pêche en aval. "C'est comme un robinet qu'on ouvre, plus ou moins fort, à volonté, explique Todd, le directeur du Chignik Weir. Cette année, on ne peut pas du tout fermer la pêche ! Cette génération a eu un extraordinaire taux de survie océanique." La montaison 2011 est phénoménale, "a historical run", nous avaient déjà annoncé les pêcheurs de Chignik Bay. Le 19 juin, par exemple, 92.809 saumons ont été pris. Depuis, l'ouverture, le 5 juin, 1,27 million de prises dans la zone (elle s'étend  de Kupreanof Point à Cape  Kilokak mais la pêche se concentre à Chignik). Les pêcheurs se frottent les mains. Les administrateurs scientifiques de la ressource ne trouvent pas matière à exulter. Ils se demandent s'il y aura assez de nourriture dans les cours d'eau pour tous les nouveaux-nés qui s'annoncent.

Dawn à la barre

Quand nous arrivons ce matin au Weir, Dawn, une blonde mutine que Phil a rencontrée à Kodiak, est enfermée dans un fruste local qui sert à la fois de laboratoire, de remise à provisions et de salle de ping-pong. Elle pêche un minuscule fretin argenté au fond d'un seau, avec une épuisette grande comme la paume de la main. Ceux de 2 cm ont 1 an, ceux de 7 cm dans les 3 ans… enfin, c'est ce qu'elle va vérifier, avec son co-équipier ès-alevins. Ils leur prélèvent des écailles, qu'ils examinent au microscope. Parmi les stries concentriques, certaines, plus accidentées, indiquent le changement d'année.

Cinq espèces différentes de saumons frayent dans les eaux douces d'Alaska. Dès que leur ponte est ensemencée, les adultes meurent. Après éclosion, les rejetons  resteront en eau douce de quelques jours à 3 ans, selon leur espèce, avant de gagner l'océan où ils passeront entre 2 et 4 ans. Le  smolt" est l'alevin adolescent dont l'anatomo-physiologie est en train de se modifier pour passer d'un milieu à l'autre.

Midi : l'heure pour Chignik Smolt, l'équipe alevins, de retourner aux pièges amarrés sur la rive droite, en amont du barrage. Nous embarquons avec Dawn dans une plate en alu. La frêle blondinette conduit le 25 chevaux avec une maîtrise que je lui envie, un S à toute berzingue dans "le Méandre du Diabl ", une sacrée veine de courant. Elle dit qu'elle le prend tant de fois dans la saison qu'elle pourrait le faire les yeux bandés. Le piège-radeau a été installé le 5 mai, recueillant ce jour-là 20 mini-saumons. Un mois plus tard, l'équipe alevin y dénombrait quotidiennement 11.000 petits saumons. Pour ce faire, il fallait multiplier les visites comme celle à laquelle nous participons. À présent le rythme est ralenti, il semblerait que la descente des saumonicules soit l'affaire de deux mois en tout.

Deux entonnoirs-passoires en alu de 3 mètres de long, intérieurement armés d'un colimaçon métallique, engoulent le courant en tournant et grognant. Debout sur le radeau qui les entoure, Dawn soulève le capot de la boîte en grillage où aboutit la pointe du cône…

Ah, quel suspense, n'est-ce pas ?

Comme le 21 juin était véritablement long, bon, beau et riche en enseignements et enchantements, j'en coupe le compte-rendu en deux, la suite au prochain billet. Il est minuit, la nuit tombe. Par la fenêtre du carré, je distingue encore les monts enneigés, le courant qui file et le petit seineur qui tire sur son ancre à côté du Manguier.

Seineur dans la nuit


3 réflexions sur “Le jour le plus long (de l’année), avec Dawn (Aurore), par Karin Huet

  1. hum!!! bientôt dans notre assiette , il faut les chouchouter ces petits ils en seront encore meilleurs.Et aussi Béa aura plein de poisson à travailler elle travaille dans une petite usine de transformation du saumon fumé.
    On vous envie, vous faites une superbe balade et plein de choses à découvrir.Bonne mer a bientôt de vous lire,attention le saumon
    c’est gras!!!!!!

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  2. Pour moi, Chignik c’était ma première escale avec le ferry, lundi 30 mai au matin. Aldona m’avait entraîné à terre pour aller prendre le petit déjeuner dans l’unique coffee-shop du port  » cheaper than the ferry !  » C’est fou tout ce que j’avais eu pour 3 dollars : deux ou trois donuts – les premiers de ma vie – et du café à volonté !
    Merci de me révêler tout ce qu’il y avait derrière et que je ne soupçonnais pas : toute cette science halieutique concernant les saumons !
    Et la rencontre avec l’ours ! je suis sûr que l’un d’entre vous a pris une photo, non ?
    Bref ! Dream on for me ! Thank you.

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