Elle y pêche à l'épuisette tout ce qui bouge. Des alevins de saumons, qu'elle recueille dans un seau, et des alevins d'autres espèces, qu'elle rejette, après les avoir comptés tout de même. «On s'en fiche mais on les compte», babille-t-elle pour notre gouverne. Derrière son entonnoir, le collègue taciturne s'affaire de même. Un grand blond filiforme qui semble avoir peur qu'on le prenne pour un adolescent.
Ouverture par Dawn de deux caisses-viviers. Grand Blond Taciturne se place au garde à vous à côté en leur tournant le dos. Dawn lui met sous le nez un alevin frétillant qu'elle pêche dans l'une ou l'autre boîte, il scrute la chose et – drôle de jeu – déclare : «marked». Ou «unmarked». Ah! Les couvercles des viviers spécifient «Marqued» et «Unmarqued».
Comment et pourquoi a-t-on marqué certains de ces minuscules innocents ? On les teint. On en plonge un lot, dûment dénombré, dans un bain de teinture (Dawn nous montre le bac ad hoc, avec son bulleur car ils y séjournent un bon moment). Puis on les lâche en amont, au milieu de la rivière. La proportion de marqués retrouvée dans les pièges donne une indication sur la proportion générale des piégés par rapport à l'ensemble des alevins descendants. Donc une idée du nombre total.
Mais pourquoi garder des animalcules teints dans ce vivier «Marqued» ? C'est qu'on a placé exactement le même nombre de non-teints dans le vivier «Unmarqued». Chaque jour, on vérifie. S'il y avait une plus grande mortalité chez les teints, ceci devrait entrer dans le calcul du nombre global. Et le jeu de la devinette sert à déterminer si la teinture est encore assez visible.
Nous béons devant ces astuces scientifiques. L'équipe Chignik Smolt inscrit ses résultats sur une fiche, hauteur d'eau, température, tout. Puis Taciturne saute virilement dans sa plate et retourne au barrage. Dawn est libre jusqu'à 6 h p.m., jusqu'au prochain contrôle des pièges. On monte à Chignik Lake.
Chignik Lake, le village. Réputé sur la côte comme un nid de «natives» irréductibles, focalisés sur chasse et pêche «de subsistance», rétifs aux contacts. Dans ce réseau de pistes à ornières reliant ternes bicoques, église orthodoxe patinée et somptueuse école assortie de son gymnase, nous croisons pourtant un homme très civil et souriant, que Dawn nous présente. C'est lui qui garde un œil sur la base Chignik Weir en hiver quand elle est fermée.
Chignik Lake, le lac. La plate file sans s'arrêter devant le troisième et dernier élément de la base Fish & Game : une cabane et trois petits avions stationnés dans les fourrés, à un bout de la piste d'atterrissage du village. Paul, leur pilote, passe l'été au barrage avec sa femme et leurs deux garçons. Le plus jeune a 8 ans et de nombreuses séductions, dont des taches de rousseur. Agathe est restée avec lui à la base.
Le lac s'évase, s'enfonce dans l'intérieur de la Péninsule, se prolonge par un autre tronçon de Chignik River et puis Black Lake. Dawn nous cherche une plage proche où aborder pour le pique-nique. Y aboutissent deux «creeks», cours d'eau, que remontent probablement les saumons. Saumons que guettent plausiblement des…
Effectivement, les traces sont là, dans le sable noir, les traces de quelqu'un de lourd et de décidé. Et, tandis que nous marchons vers l'embouchure du ruisseau, il vient à notre rencontre, blond de poil. Nous nous regroupons, formant à nous quatre un gros bestiau. L'autre s'immobilise, rondes oreilles dressées, et regarde… Mais quand Dawn le salue en agitant les bras en l'air, c'en est trop. Un orignal géant à huit pattes et aux bois mouvants !? L'ours s'enfuit au petit trot.
En revenant vers la plate, Dawn : «Tout cet espace… sauvage ! Et ces montagnes, sculptées par différents artistes ! Sur la rive gauche, émoussées, et, derrière nous, sur cette rive, regarde, ces pics !… »
Fish & Game est en train d'étudier la mise en place d'un sonar qui remplacerait pour le comptage des saumons le barrage et la base. Il n'y aura plus besoin que de deux personnes, et encore, pas tout le temps… Dawn : «Quel dommage ! Je n'aime pas toute cette technologie. On n'a plus besoin des hommes…»
Crédit photo : Christian Zimmerman


