Nous attendons la marée haute pour lever l'ancre. L'eau soutient les flancs du Manguier, calme et limpide traversin, tandis que ses occupants émergent un à un d'une grassouillette matinée.
Il faut dire que la journée d'hier fut pleine comme un œuf, à sa manière. Un Grand Frais assorti d'une Pluie À la Forte Présence et de Nuages Pesants nous cantonnèrent dans le carré, à approfondir la face Culture du Mangonautisme. Exercices de mathématiques, de français et d'anglais pour Agathe ainsi que découvertes livresques variées en compagnie de son pater et arts plastiques avec qui de droit. Cécile composait et fixait des mini cairns figuratifs avec les glanures piochées dans son trésor de grève, les rehaussait de peinture. Je m'essayais à la miniature sur notre Jeu-de-l'Oie-Livre-de-Bord puis à la confection d'un collier chamanique. Le Capitaine-Commandeur, s'extrayant de quelque lecture historique, rédaction bloguesque ou prestation musicale croisait dans nos rangs, à l'occasion, se félicitant d'assister à la Création in the make (mais se souciant déjà des lieux d'exposition).
Tous ces délicieux "harbours", ports naturels, aves digues astucieusement construites en chicane par le Grand Manitou ! Bon, celui-ci s'est un peu comblé depuis la rédaction du United States Coast Pilot 9. De toute façon, le logiciel MaxSea précise – si j'ose dire – que les pourtours de l'île Simeonof sont une "zone incomplètement cartographiée". Ce qui n'est pas pour déplaire à Phil. Ça nous remet un tout petit tantinet dans l'ambiance béringienne…
L'arrivée à Simeonof fut négociée par beau temps clair (gris clair), toutes les îles circonvoisines bien posées à leur place et les éventuels friselis-suspects-sur-hauts-fonds a priori discernables. Ensuite vint l'extase de la découverte en annexe puis à pied. Trois collines et de molles ondulations de toundra. Aboiement d'un master phoque outré, dérangé dans sa sieste. Longues plages de sable fin, blanc, éblouissant. Blanches envolées révoltées de sternes et goélands. Ruines de clôtures et d'une grande maison de planches et bardeaux… Car ici se dressa un ranch, où on élevait des Écossaises des Highlands et où on fabriquait du fromage. Quand eut lieu l'exode rural-îlien qui abandonna les lieux aux animaux sauvages? Le livre The land and the sea, documents sur les Shumagin compilés en 1981 par le collège de Sand Point, reste évasif.
Lézardant ou furetant parmi les troncs flottés de la plage exposée à la brise du large, peut-être chacun de nous s'étonnait-t-il, intimement, de la désertion de ces parages pour nous si accueillants en cette belle journée.
Pendant des siècles, les Aléoutes. Puis les marchands de fourrure russes qui les réduisirent en esclavage et les forcèrent à chasser la loutre pour eux. Plus tard, les morutiers (l'île Turner est nommée d'après le capitaine qui s'avisa que le Pacifique nord, et particulièrement l'archipel Shumagin, renfermait des bancs de morue dignes de la "grande pêche"). Enfin les colons, petits fermiers, souvent d'origine norvégienne, qui s'implantèrent de ci de là dans la multitude des îles aléoutiennes. Et maintenant personne. Seulement quatre Mangonautes le nez au vent, guettant l'accouplement de deux grues du Canada au front rouge.

