20 juillet 1741 : armé par la Tsarine de toutes les Russies et commandé par le Danois Vitus Béring, le Saint Pierre, parti de Petropavlosk le 29 mai (trop tard en saison), mouille devant une île, poste avancé d'un continent aux hautes montagnes enneigées. Le Commandeur Béring en baptise la pointe Cap St Elias, en l'honneur de ce grand jour. Ayant ainsi reconnu l'Amérique, il décide de prendre immédiatement la route du retour et envoie quelques hommes à l'aiguade. Ce sont les premiers Européens à poser le pied en Alaska. Le naturaliste allemand Steller, qui les accompagne, enrage : " Nous ne sommes donc venus que pour emporter de l'eau américaine en Asie !".
En effet, le 21 au matin, le navire lève l'ancre pour rebrousser chemin et rallier le Kamtchatka. Les marins vont suivre, sans guère les voir, la Péninsule d'Alaska et les îles aléoutiennes. Le reste de l'histoire : profonde misère et lueur de splendeur. Vents contraires, tempêtes, scorbut, échouage, hivernage dans une île déserte, au bout occidental de la chaine des Aléoutiennes. Le vieux Béring, le jeune Steller, morts peu avant ou peu après le terme de cette aventure, laissent leurs os à ces confins gelés de l'Asie. Et leurs noms, pauvres échos de l'énorme énergie vitale qui les animait, aux géographes, aux zoologues, aux botanistes, qui s'en servent pour désigner une île, un détroit, une mer, un pinnipède, un oiseau, un sirénien… De Steller on conserve aussi, Dieu merci ! quelques écrits, reflets parfois savoureux de sa frénétique et méthodique curiosité.
Mais, avant la fin de la tragédie, il y eut la seconde escale en Amérique, dans un archipel proche du continent. Le 30 août, nouvelle corvée d'eau sur une longue île, où l'on enterre le premier des matelots à mourir du scorbut : Nikita Shumagin. On la baptisera bientôt du patronyme du malheureux. Plus tard, l'ensemble de l'archipel prendra ce nom, l'île s'appelle aujourd'hui Nagai.
Et c'est au nord-est de Nagai que le Manguier faisait escale hier, dans une anse hyper abritée, à l'entrée en chicane. Mist Harbour, hier, semblait bien mal nommé. Il faisait soudain si tiède et si beau sur Nagai que, après un après-midi à lire Steller, les doigts de pied en éventail, nichés au voisinage de lagopèdes (espèces de coqs de bruyère ?) dans le hamac géant de la toundra, le Capitaine et sa fille décidèrent d'y rester bivouaquer. (L'archipel est réputé exempt d'ours).
Ce matin, l'atmosphère était plus… béringienne. Un bon capuchon en coton gris sur les noires falaises, un crachin qui se fait lourd et glaçant, pas un bateau de pêche en vue… Nous avions projeté de longer vers le sud la côte est de l'île jusqu'au mouillage du Saint Pierre pour débarquer et chercher la tombe du matelot-dont-seul-le-nom-est-connu. Un petit suroît frais dans le nez, notre Capitaine-Commandeur a vite compris qu'il fallait adapter la visite historique aux circonstances. Virer à angle droit vers l'abri de la pointe nord de l'île Turner. Île où Béring aperçut un feu, dans la nuit du 29 au 30 août 1741. En vertu de quoi il y envoya un canot en mission de reconnaissance avec, comme cadeaux pour les naturels, du tissu rouge, des rangs de perles chinoises, des miroirs et des grelots. Chou blanc. La première rencontre des Européens et des Aléoutes n'aura lieu que le 4 septembre, dans une autre île.
Quant à nous, les " Shumagin du large " étant à présent désertées, nous avons reporté notre attention sur le peuple des phoques ou veaux marins qui occupe désormais les plages. Et quasiment pris langue avec un jeune étourdi de l'île Turner… Mais ceci est une autre histoire, qui vous sera contée demain, peut-être.
Ce soir, nous dînons devant une plage blanche, Sandy Cove, à l'est de Little Koniuji Island. Flétan pêché depuis le bord et Rumex anti-scorbutique.
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À lire, entre autres :
- Journal of a voyage with Bering, 1741-1742, Georg Wilhem Steller, edited by O.W.Frost, Stanford University Press 1988
- Bering's voyages : the log books and official reports of the first and second expeditions, 175-1730 and 1733-1742, edited by L.Stejneger & F. A. Golder, reprint from American geographical Society, New York 1922

